Maintenant les yeux clairs de Noël n’effrayaient plus Josanne. Elle éprouvait, près de cet homme, un sentiment inconnu de sécurité, de confiance. Elle aimait à lui demander conseil; elle eût aimé à lui demander protection. Tous les êtres qu’elle avait chéris avaient appuyé leur âme à son âme; pour la première fois, l’âme de Josanne retrouvait l’instinct féminin de s’appuyer.
Le printemps vint, ciels gris et bleus, nuages d’argent, pluies tièdes, le printemps humide et vert, échappé des bois, qui sent la jacinthe et le narcisse.
Le temps approchait où Josanne devait reprendre son fils. Elle se mit en quête d’une domestique qui pût tenir son petit ménage, soigner Claude, le promener, le conduire et l’aller chercher à la plus voisine école maternelle, et rester la nuit, en cas de besoin, sur un lit pliant, dans le cabinet de toilette.
Après des recherches décourageantes, Josanne se ressouvint de la Tourette, dont elle avait mesuré naguère la probité parfaite et le dévouement. La brave femme, prévenue, arriva un dimanche, coiffée d’une capote à plume et parée d’une cravate bleu de ciel. Elle pleura presque en revoyant madame et en parlant de «pauvre défunt monsieur». La distance de la rue Mouffetard au quai des Augustins ne refroidit pas son zèle, et les accords furent vite conclus.
Le lendemain, tout en frottant les meubles, dans le logement bouleversé, la Tourette informa Josanne que «la concierge de la rue Amyot avait eu un troisième gosse», que «le boucher avait fermé boutique», et que la crémière blonde, la boiteuse, «allait avec son propriétaire», un monsieur cossu, «ce qui faisait parler le monde, vu que c’était dégoûtant...» La crémière avait «de quoi» et ne méritait pas l’indulgence qu’on doit aux pauvres malheureuses. Et puis le «crémier était bel homme et solide, et sa femme, pour sûr, ne manquait de rien. Alors?... Que cherchait-elle ailleurs, la blonde?...» Le mari «ne savait rien de rien, mais, le jour où il saurait, quelle raclée pour son épouse!... Et cela ferait plaisir à toute la rue Mouffetard, vu que cette crémière était la honte du quartier et qu’elle déshonorait le mariage...» Tandis qu’Ernestine, la petite amie au typo, donnait l’exemple de la fidélité amoureuse, sinon conjugale...
—Et pourtant, ma chère dame, si Ernestine se laissait aller, ça serait-il point pardonnable, vu qu’elle est jeune et bien bâtie, et qu’elle n’a pas du sang de navet sous la peau?... Et son homme, avec c’te maladie qu’il a, depuis deux ans, il n’ la réveille plus que pour lui demander des remèdes...
Josanne écoutait ces propos inspirés par la morale pratique du peuple, quand Noël Delysle arriva. Il n’était pas gai. Il avait déjeuné tout seul, chez Mariette, et il voyait sans plaisir la vie de son amie se transformer. La Tourette, saisie d’admiration, devant un monsieur «si tellement bien», se fit aussitôt des idées sur les agréments du veuvage, et dans son âme simple, elle approuva cette chère dame Josanne qui avait eu bien du mérite et qui maintenant avait bien du bonheur.
—Votre cuisinière est un peu étrange, dit Noël. Elle a des sourires complices et des regards encourageants. Et quel accueil elle m’a fait! Ce n’est pas une cuisinière, c’est une mère.
Josanne raconta l’histoire de la Tourette.
—Elle n’est pas décorative, mais elle est dévouée!... Et si drôle!... Je vous assure que la psychologie de la Tourette m’intéresse infiniment. Elle a une conception des droits et des devoirs féminins qui fait penser à la morale des sauvages...