Elle se demanda si Noël avait une maîtresse, et comment il pouvait aimer cette maîtresse, puisqu’il l’aimait, elle, de tout son esprit et de tout son cœur. Et soudain, malgré la fête charmante du déjeuner à deux, malgré les tendres paroles de son ami, elle eut envie de pleurer.

«Pourtant, pensait-elle, je ne veux pas qu’il m’aime... Et je ne peux pas l’aimer! Il y a, entre lui et moi, trop de choses... l’ancien amour, l’enfant, ce terrible secret que Noël pressent, peut-être, puisqu’il réclame l’entière confiance...»

Confiance ou confidence?... Certes, Josanne pourrait parler sans encourir le blâme de Noël, ou son mépris. Aucun homme n’était plus indulgent aux faiblesses, aux erreurs d’un cœur de femme. Il comprendrait tout; il aurait pitié...

Mais comment parler?... pourquoi?... Noël ne convoitait point Josanne; il ne s’était jamais permis la familiarité la plus légère, il n’avait offert et demandé que l’amitié... Respectait-il le deuil de la veuve? Aimait-il, ailleurs, une autre femme, comme font tant d’autres hommes qui séparent la joie spirituelle du plaisir des sens?... Était-il un curieux de sentiments rares, un dilettante du platonisme?... Dans tous les cas, son amitié exigeante se heurterait au silence pudique de Josanne... Elle ne lui devait pas l’aveu qu’une maîtresse peut bien faire à un amant, mais non pas une amie à un ami. Il est des voiles de l’âme qui ne tombent que pour l’amour, avec tous les autres...

Josanne raisonnait ainsi pour s’encourager au silence, rassurée par ce mot d’«amitié». Mais elle ne savait pas que l’amour vrai,—celui qui dure,—est aussi le plus chaste amour; qu’il demande le cœur, et tout le cœur, d’abord, avec une inquiétude inapaisable, qui ne laisse point de place au désir...

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XXI

La porte du salon étant mal fermée, Noël Delysle, debout près de la fenêtre, entendait encore le papotage des visiteuses, retenues dans la galerie par la maîtresse de la maison.

Elles étaient trois, qui représentaient assez bien le type conventionnel de la Parisienne, trois jeunes femmes, bien habillées et très occupées de ce qui se porte, de ce qui se dit, et de ce qui se fait... Pendant une heure, autour de la table à thé, elles avaient raconté des histoires d’enfants, de couturières, de domestiques et d’automobiles. Puis, à propos d’une comédie écrite par un amateur et représentée dans un cercle, elles avaient émis divers aphorismes touchant l’art et la littérature.

Dans la galerie, éclairée dès cinq heures, basse de plafond comme tout l’appartement, la conversation se prolongeait. A travers les carreaux voilés de soie transparente, Noël devinait la silhouette cambrée, en robe rose, la nuque fauve, trop ondulée, de madame Moriceau. Elle disait avec un petit rire: