—Zut!

—Bonsoir, ma chère... Excusez-moi...

Il lui baisa la main; mais, comme il relevait la tête, le regard hostile de Renée heurta son regard. Le jour se retirait, lentement, sous le plafond bas, comme, au déclin d’une liaison, le désir, lentement, se retire des âmes. La femme qui n’avait donné et demandé que le plaisir sentait, par une intuition jalouse, l’homme s’en aller loin d’elle vers la passion. Et le lien qu’elle avait cru si fort n’était plus qu’un fil prêt à se rompre...

Vaniteuse et vindicative, elle faillit, d’un mot, rompre ce fil... Mais Renée Moriceau, malgré sa prudence, avait la secrète lâcheté des êtres sensuels. Elle n’avait jamais aimé et n’aimerait jamais personne. Pourtant quelques hommes lui avaient plu, et Noël mieux que tous les autres. Il lui plaisait mieux encore depuis qu’il s’éloignait d’elle.

Elle était allée le retrouver, l’automne précédent, à Bellagio, et, pendant quinze jours, ils avaient fait l’expérience mélancolique du tête-à-tête. Renée n’avait pas compris que Noël pût être las de ses cheveux blonds et de ses épaules, las de ses drôleries et de ses rosseries, las de cette «élégance» qu’elle affectait... Lui, qui l’avait trouvée désirable et amusante, naguère, la considérait sans illusion, maintenant, et la désirait à peine et ne s’en amusait plus. Bien qu’il se donnât, près d’elle, les airs d’un «sceptique sensuel», il était au fond, sensible et tendre, et il avait déjà la satiété d’un amour tout physique. Cette femme égoïste et vaine, idolâtre d’elle-même, cette agréable marionnette féminine, il la maniait à sa guise, et la rejetterait sans remords, dès qu’elle aurait cessé de plaire:—il était si bien assuré de ne pas lui briser le cœur!

Quand il était revenu en France, cinq mois plus tard, leur liaison s’était renouée... Mais Noël espaçait ses visites, refusait toutes les parties, au théâtre et au restaurant, évitait les Langlois, les Vernet et les autres qui composaient la bande, la petite cour de Renée... Il disait que ces gens l’irritaient par leur médiocrité, leur pauvreté d’âme...

—Mais qu’est-ce qu’il vous prend? disait Renée, quelquefois. Vous allez tomber dans le socialisme et la philanthropie... Et cette façon que vous avez, de vanter les «intellectuelles»... Votre conversation était plus divertissante que vos livres, autrefois!... Et maintenant vous avez l’air de croire ce que vous écrivez: vous devenez féministe, vous! C’est grotesque...

Il ne discutait pas. Il haussait les épaules et sifflotait en allumant une cigarette. Son silence poli exaspérait madame Moriceau. Les rendez-vous s’achevaient sur des paroles aigres-douces.

Renée flairait un péril obscur. Il y avait une femme dans la vie de Noël. Quelle femme?... Maîtresse prochaine ou prochaine fiancée?... Noël avait horreur du mariage et il redoutait ce qu’on appelle la «liaison sérieuse»... Il n’avait jamais promis d’être fidèle et il eût avoué un caprice... Mais ce n’était pas un caprice qui le rendait si morne, et parfois si amer... Il semblait garder rancune à sa maîtresse des baisers qu’il lui donnait...

La dernière fois surtout, Renée l’avait senti lointain, absent, et si triste, dégoûté de lui-même!...