Toutes les médiocrités, toutes les tristesses charnelles, guenilles du passé qu’il traîne après lui, tombent d’un seul coup. Il ne sait plus que Renée Moriceau existe. Il va, par les rampes de pierre, par les allées tournantes, vers la Seine étalée en bas, vers la rivière qui emporte, dans sa chevelure d’argent, les roses du jour effeuillé, l’or de la lune épanouie... Un vent faible qui fleure le feuillage humide, la terre mouillée et remuée, les vertes sèves, touche le front du jeune homme... Noël respire, largement. Sa poitrine se dilate. Il aime la saison, l’heure, le lieu, la nuit... L’odeur de ses vingt ans refleuris l’enivre... Et il appelle, tout haut:

—Josanne...

Le nom chéri lui vient aux lèvres, comme si ce nom seul contenait toute la douceur du monde, toute la douceur de la jeunesse, de la nuit et du printemps. Noël ne regarde pas en arrière... Il voit, en esprit, dans sa maison de la place des Vosges, sur son bureau, la lettre quotidienne qui l’attend,—la lettre écrite par Josanne, et qui est un peu de Josanne elle-même.

Sur le quai, il arrête un fiacre, se fait conduire au plus proche restaurant, dîne et repart, vite, vite... Paris défile: les arbres ont des feuilles neuves, d’un vert excessif et faux que le gaz éclaire à rebours. Les tables des cafés encombrent les trottoirs. C’est presque un soir d’été, et c’est vraiment un soir de fête...

Dans l’appartement vaste et vide, au second étage d’une vieille maison, l’odeur du «maryland» imprègne les tentures. Des faïences, des panoplies luisent confusément. Le domestique vient d’allumer la lampe. La lumière, rabattue par l’abat-jour de porcelaine, éclaire à peine le cabinet de travail, et se concentre sur la table, sur le tas mêlé des journaux et des enveloppes...

La lettre de Josanne est là...

Chartres, 15 mai, 19..

«Mon ami, je pense à vous, avec une inquiétude singulière. Votre lettre d’hier était un peu mélancolique. Vous parliez d’«heures gâchées» et de «sottes faiblesses», et j’en ai conclu que vous ne travaillez guère, que vous perdez votre temps et que vous êtes mécontent de vous-même. Si j’osais, je vous gronderais! Non, je vous dirai seulement que je suis très sensible à ce qui vous touche, que je fais ma joie de votre joie et ma peine de votre peine, et que je ne serais jamais heureuse si vous étiez malheureux... N’est-ce pas tout naturel, mon ami, puisque vous souhaitez que nous vivions dans la même pensée?... Je ne fais que répéter vos paroles...

»Vous voyez que je suis en confiance avec vous, et que cette confiance, encore un peu surprise et tremblante, s’enhardit dans chaque lettre, de chaque jour... Il m’est venu des scrupules, depuis ces deux semaines que nous sommes séparés: j’ai songé que vous me connaissiez trop peu, par ma faute, et que votre incomparable amitié méritait que j’y répondisse par une entière et simple franchise de cœur. Mais ne vous récriez pas trop vite, si je vous dis, pour commencer les confidences futures, que vous m’intimidez quelquefois terriblement!... Vous avez une nervosité de geste et de ton qui révèle une âme peu patiente, et votre regard clair n’est pas toujours des plus doux... Et moi, qui suis une personne assez hardie avec les autres, je me trouve, souvent, toute gauche et sotte devant vous, qui êtes mon seul ami!... C’est ridicule, j’en conviens... Ne vous moquez pas de moi! Je sentirais votre ironie, à distance, et je ne vous écrirais pas, demain soir, pour vous punir...

»Voici l’heure du dîner. Ma tante me réclame. Je reprendrai ma lettre avant d’aller dormir...»