Dix heures.

«... Je m’étais assise, tout à l’heure, devant le bureau d’acajou qui contient ce que j’ai de plus précieux:—quelques souvenirs de famille et notre correspondance. (J’ai emporté vos lettres avec moi, toutes, celles de Florence, de Rome, de Naples et de Paris...) Et j’allais vous écrire je ne sais plus quoi de très gentil quand mon petit garçon m’a appelée... Je me suis approchée de son lit; j’ai mis ma main sur ses cheveux et je l’ai vu se rendormir. J’étais, en le regardant, tout émue et pourtant mon âme, le fond de mon âme était paisible... Comme ils sont loin les jours où je pleurais près du berceau de Claude!... Tout est changé...

»Dix heures sonnent, et j’entends que monsieur le chanoine s’en va... Ma tante lui demande s’il veut une lanterne pour descendre les «tertres», ces ruelles en pente raide qui conduisent les gens distraits—les ivrognes et les amoureux—droit à la rivière. Le chanoine refuse: «J’ai la lanterne de la sainte Vierge, au ciel...» Et il part, enchanté de son mot, guidé par la lanterne blanche de la pleine lune.

»Et maintenant, c’est le silence. Je suis toute seule avec vous.

»Il faut que je vous confie une impression étrange que j’ai, depuis quelques jours... Je ne me reconnais plus moi-même!... C’est très difficile à expliquer... Ainsi j’éprouve un sentiment nouveau devant les choses qui me rappellent ma vie passée... Je les aime, je les respecte, mais elles ne font plus partie de moi: elles se détachent, elle s’éloignent!... Est-ce une illusion de ma conscience? Est-ce l’œuvre inévitable du temps?... J’ai des heures de brusque rajeunissement où je retrouve les sensations de ma quinzième année. Je découvre l’univers, et j’en suis toute ravie... Vraiment, je ne savais pas que le mois de mai fût si beau, et que le rosier qui grimpe autour de ma fenêtre pût me mettre le cœur en joie par la vertu de son parfum...

»Ne riez pas trop de ces extravagances de pensionnaire. A qui les dirais-je, sinon à vous?... Vous me retrouverez, sans doute, à Paris, telle que vous m’avez connue,—un peu moins pâle, un peu plus gaie, seulement.

»A Paris! Dans trois jours... Je vous présenterai mon petit Claude. Aimez-le, je vous en prie. Je voudrais tant que sa grâce et son innocence pussent vous toucher le cœur!...

»Où êtes-vous, à cette heure-ci?... Avez-vous dîné, ce soir, chez Mariette?... Dites-moi tout ce que vous faites, puisque je vous dis tout ce que je fais. Quand je ne vous vois pas vivre, nettement, il se creuse un trou noir dans ma pensée, et je suis triste jusqu’à ce qu’il m’arrive une lettre de vous.

»Bonsoir, mon cher ami.

»JOSANNE.»