Alors il pose la plume; il met sa tête entre ses mains. La lampe fait autour de lui un cercle de lumière douce. La rumeur de Paris nocturne monte, pareille au soupir de la mer. La lune blanchit les arcades où rôde l’ombre de Ninon. Les heures argentées s’en vont une à une...
Et Noël accueille en silence, dans son âme, le bonheur inconnu qui vient...
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XXIII
La chambre où se tenait Josanne était une vraie chambre de province, meublée d’un lit à colonnettes et d’une armoire en noyer luisant, où se becquetaient des colombes. Quand on ouvrait l’armoire, une bonne odeur de cire et de pomme mûre s’exhalait du bois vénérable. Des rideaux de mousseline empesée, retenus par des embrasses en coton, doublaient d’autres rideaux dont la perse fanée avait passé du rouge au rose. Il y avait, près de la fenêtre, un vieux fauteuil couvert d’une tapisserie à bandes, comme on en voit dans les intérieurs de Chardin. Josanne aimait à s’asseoir dans ce fauteuil, et à regarder les branches pendantes du rosier alourdi de roses, et le jardinet, et la cathédrale...
Depuis qu’elle était revenue à Chartres, pour ces vacances printanières, elle n’avait presque pas quitté la maison. Vainement, mademoiselle Miracle l’exhortait à sortir, à voir les dames Chantoiseau et d’autres personnes amies: Josanne consentait tout juste à promener son fils sur les remparts. Une paresse invincible la dégoûtait de l’action, de la causerie vive et prolongée. Et la tante, un peu choquée et inquiète, lui disait parfois:
—Qu’avez-vous, ma nièce?... Vous êtes triste?
—Triste, moi?... Oh! non! Je me repose de Paris.
Elle se reposait; elle attendait, heureuse de lire, de coudre, de rêver, seule, attentive à sa pensée,—à la secrète et constante pensée qui était en elle comme la trame de toutes les autres.—Le bon sommeil, l’appétit revenu, la vie calme et régulière, l’avaient embellie et rajeunie en quelques jours. Elle pensait:
«C’est vrai que je ne suis plus triste, plus triste du tout!... Maurice serait bien étonné de me voir ainsi... Je n’aurais jamais cru me consoler si vite!... Comment puis-je oublier ces années terribles et embrasser Claude sans un serrement de cœur!... Ai-je donc une âme légère?... Est-ce la «force des choses» qui me détourne du passé?... Est-ce l’influence de Noël Delysle?... Je ne sais pas. Je me laisse vivre...»