On arriva.
L’église était petite et sombre, voûtée en berceau, parsemée d’étoiles d’or sur fond bleu. Dès l’entrée, on respirait l’odeur des roses blanches, de l’encens évaporé et des cierges éteints... Sept ou huit, seulement, brûlaient devant l’autel privilégié d’une chapelle, et la gardienne, à chaque instant, soufflait une flamme agonisante, fichait un cierge neuf sur le candélabre aux pointes de fer...
Les fidèles étaient peu nombreux, ce soir-là. Des vieillards, des servantes, quelques dames, les jeunes filles d’un pensionnat.
L’autel s’illuminait. Le prêtre et les enfants de chœur parurent. Une religieuse s’assit à l’harmonium, donna le ton d’un cantique. Les jeunes filles du pensionnat se mirent à chanter. Le prêtre aussi chantait, et les femmes, et les vieillards, et mademoiselle Miracle. Cela faisait un chœur de voix grêles, inexpressives et cependant émouvantes, dominées par la voix puissante du prêtre et la voix nasillarde du bedeau:
De Marie
Qu’on publie
Et la gloire et les grandeurs...
Josanne, seule dans l’église, ne chantait pas, mais les parfums, les feux tremblants, les voix pures pénétraient son âme où, depuis la seizième année, s’étaient défleuris les lis de la foi. La tendresse profane s’imprégnait de poésie chrétienne, de chasteté suave et de tendre humilité. Et, d’un geste oublié, Josanne joignait les mains, pliait les genoux et baissait la tête... Une prière s’exhalait de son cœur, dans l’ombre, vers le Dieu inconnu—fatalité? destin?—qui l’appelait... Et, chaque fois qu’elle respirait, elle sentait la lettre de Noël, cachée au creux de son corsage et dont un angle lui meurtrissait un peu le sein... Et elle respirait plus fort, pour renouveler cette petite douleur qui lui était délicieuse...
Le chant cessa, et le prêtre se mit à parler. Il parlait de la mission de la Vierge qui renfermait aussi la mission de la femme: «Aimer et souffrir, se taire et se dévouer.» Et il louait les vierges, les épouses et les veuves qui se firent une couronne de gloire avec les épines du sacrifice...
«Ainsi, elles méritèrent la vie éternelle...»
Josanne, détournée de son rêve, écoutait cette apologie du sacrifice qui ne l’étonnait pas, prononcée en ce lieu, par un prêtre, et devant des femmes chrétiennes. Dès l’enfance, l’Église avait enseigné à ces femmes qu’elles devaient porter, plus que l’homme, le poids de la réprobation première et du péché originel. Elles étaient les résignées, les servantes, les sujettes, subordonnées au père et à l’époux, nées pour prier, souffrir et servir—et mériter ainsi la «vie éternelle»...
Et Josanne se rappelait qu’en dehors du sanctuaire, des hommes, qui n’étaient plus chrétiens, tenaient ce même langage à des femmes qui n’étaient plus chrétiennes. Leur morale rationnelle reproduisait exactement la morale religieuse, et, pour la femme en particulier, le code des droits et des devoirs demeurait le même. La société n’était pas moins exigeante et intolérante que la religion, quand elle ordonnait à la femme l’obéissance et le sacrifice—que ne récompensait plus le magnifique espoir de la vie éternelle...