—Et d’abord, dites-moi... Vous ne vous êtes jamais plainte, par délicatesse, ou par cette piété qu’on garde envers les morts... mais... votre mari n’a pas été bon pour vous, n’est-ce pas? Il a eu des torts, des torts graves?
—Aucun tort, je vous assure. Je vous l’aurais dit, hier...
—Son caractère?
—Son caractère était difficile, et même un peu détraqué... Mais, avant d’être malade, Pierre était comme la moyenne des hommes, ni meilleur ni pire que beaucoup d’autres... Un peu susceptible, un peu tatillon, un peu autoritaire, oui! Ce n’étaient pas là des défauts bien terribles! Il avait de grandes qualités... Il m’aimait... il m’aimait trop!
—Pourquoi «trop»?...
—Parce que... il avait un goût très vif de ma personne, une passion physique qui s’exaspéra quand il fut malade... quand il se crut diminué, déchu... et quand il sentit mon indifférence... mes répugnances...
Elle rougit.
—Ne me faites pas raconter nos querelles, nos tristesses, son chagrin qui me rendait faible...
—Oui, dit vivement Noël, je devine, et cela me fait mal de penser à ce que vous deviez souffrir... Dites-le donc nettement: vous n’aimiez plus du tout votre mari...
—Pourquoi? Je l’aimais beaucoup, mon pauvre Pierre, mais je ne l’aimais plus d’amour... Je m’étais mariée étourdiment, hâtivement, comme presque toutes les jeunes filles françaises... Que sait-on de l’amour, à dix-huit ans? On aime pour aimer; on donne son cœur au premier venu qui murmure de jolis mots,—les mots qu’on a rêvé d’entendre. Et l’on s’engage pour la vie: on signe un contrat dont on ignore la principale clause!... Et puis, on change, on s’achève... On devient une femme qui ressemble peu ou pas du tout à la jeune fille de naguère; on se révèle à soi-même, lentement... Et pendant ce temps, le mari aussi a changé. Lui aussi a évolué,—dans un autre sens... On se regarde, un beau matin; on ne se reconnaît plus très bien l’un l’autre, et l’on dit: «Comment ai-je pu?...» C’est l’histoire banale et tragique de tant de mariages... Mais il s’est formé entre les époux des liens d’intérêt, d’habitude, d’affection même... Des enfants sont nés...