Il la quittait, irrité contre elle et contre lui, las d’attendre...

De bonne foi, il se croyait guéri... Mais, le lendemain, une réticence de Josanne, un nom de rue ou de ville qu’elle citait, une phrase lue dans un roman, un banal «fait divers», le sourire du petit Claude,—ce sourire qui n’avait ni le dessin ni l’expression du sourire maternel,—le moindre incident mettait au cœur de Noël une gêne sourde, un poids, puis, tout à coup, le déchirement d’une plaie rouverte... Il se maîtrisait pourtant. Il observait Josanne; il l’interrogeait, avec quelle angoisse! et de tout ce qu’elle disait, de tout ce qu’elle taisait, il se créait des raisons de souffrir...

Il connut les troubles, les cauchemars, l’insomnie fiévreuse où la pensée oscille, comme la flamme de la bougie au vent de la fenêtre, quand un souffle de folie passe, dans le cerveau enténébré. Il connut l’insomnie lucide, où l’on examine, pèse, contrôle, analyse les plus petits faits pour y découvrir un motif de crainte ou d’espérance...

«Pourquoi ne suis-je pas jaloux du mari? se demandait-il. Josanne a eu de l’affection pour ce Pierre Valentin, et même, au début, un peu d’amour? Pourquoi ma jalousie s’attache-t-elle à l’autre, et à tout ce qui vient de l’autre?... C’est que je puis me représenter le mari de Josanne, et les sentiments qu’elle avait pour lui, sans redouter aucun regret, aucune comparaison, aucune préférence rétrospective... Tandis que l’autre, j’ignore tout de l’autre... Pourquoi l’a-t-elle aimé? Il ne me ressemblait en rien, dit-elle... Pourquoi m’aime-t-elle, moi?...»

Il évoquait une vague forme masculine, dont les traits physiques, tout différents de ses traits, à lui, exprimaient une âme exactement opposée à la sienne... Cet inconnu, c’était un être d’une autre race, doux, faible, prudent, un peu féminin, un type d’homme que Noël détestait...

Et toujours la forme confuse reparaissait, liée à la forme chérie de Josanne, et, par les yeux de l’esprit, Noël voyait les scènes d’un roman d’amour semblable au sien... Les causeries, les lectures:—ah! le petit volume de la Princesse de Clèves, offert un jour de février, qui était, peut-être un anniversaire!...—Les promenades à deux:—est-ce que Josanne appuyait sa tête à l’épaule de son compagnon, avec ce geste adorable qu’elle avait près de Noël?... Les premières lettres échangées:—qu’étaient devenues ces lettres?...—les serrements de main, le prénom balbutié, l’aveu... et le grand trouble des regards, des mains, des lèvres... Et Noël, tout à coup, à la lueur rouge de ses pensées, Noël voyait un lieu inconnu, dans une ombre brûlante... Elle et l’autre!... Alors, il cachait sa tête dans l’oreiller, il enfonçait ses ongles dans les paumes de ses mains!... Et c’était la plus abominable minute, une souffrance sans noblesse, qui dégradait la femme aimée, qui salissait l’amour. Noël avait envie de quitter Paris, de ne plus revoir Josanne... Et le lendemain, il arrivait chez elle, et il lui disait seulement:

—Aimez-moi beaucoup, beaucoup, parce que je suis malheureux...

Elle comprenait, elle pleurait!... et Noël, en la consolant, oubliait sa peine. Parfois, elle discutait, et la douleur de l’amant, exagérée par un mot, par un silence subit, devenait de la colère.

«Elle a des arrière-pensées que j’ignore: elle se complaît peut-être à des souvenirs qu’elle n’oserait avouer... Elle ne me dit pas tout!... Pourquoi ne me parle-t-elle jamais de son enfant?... J’ai essayé de l’aimer, ce petit, et rien, en moi, ne trahit une malveillance involontaire, ni même la tristesse, bien naturelle, que je ressens, quand il est là, entre nous deux...»

Il reprochait à Josanne l’espèce de pudeur qui l’empêchait d’aimer Claude, à cœur ouvert, devant lui... Elle était—croyait-il—plus amoureuse que maternelle, et, souvent, Noël se demandait ce qu’elle faisait de son fils, pendant leurs rendez-vous quotidiens et leurs promenades. Il supposait que la Tourette seule s’occupait de Claude. Peu à peu il s’aperçut que Josanne surveillait la santé, le caractère, l’éducation de son enfant. Claude allait à l’école primaire la plus voisine, et la Tourette assumait le soin de le conduire, de l’aller chercher, de le faire jouer dans le square Notre-Dame. Mais, absente ou présente, la mère ne négligeait pas son cher devoir. Elle songeait à Claude, sans doute, quand Noël la voyait se hâter, tout inquiète, d’une inquiétude qu’elle n’exprimait pas.