Sous les arcades, au coin de la rue de Turenne, un petit café restait ouvert. Il entra, demanda un verre de bière: il voulait écrire à Josanne avant de remonter chez lui.
Ce petit café... Un après-midi d’avril, Noël et Josanne s’étaient assis devant la porte, entre les caisses de fusains. La jeune femme avait pris des gâteaux et de l’orangeade, et Noël lui avait montré les fenêtres de son cabinet de travail... Comme ils étaient joyeux encore!... Ils ne savaient pas qu’ils s’aimaient!
Noël revit la figure charmante, la volute basse des cheveux noirs, les yeux d’un bleu variable, qui étaient ce jour-là, veloutés comme les pétales de la pensée... Et il revit cette figure telle qu’il la tenait entre ses mains, tout à l’heure, pour le baiser d’adieu, cette pauvre figure en larmes qui se contraignait à sourire...
Il écrivit:
«Ma bien-aimée, nous sommes fous!... Nous souffrons l’un par l’autre, quand pour être heureux il ne nous manque que la volonté d’être heureux. La vérité c’est que j’ai peur de vous, peur de moi, peur de vous aimer trop et de trop souffrir... Le joug des préjugés héréditaires, de la jalousie, de l’orgueil, opprime encore mon âme. Je veux le briser; je le briserai!... J’accepte l’amour comme on accepte la vie, avec tout le bien et tout le mal, toute la douleur et toute la joie qu’il contient. Je vous accepte et vous aime telle que vous êtes... 0 ma chérie, si vous pleurez quelquefois encore, vous pleurerez dans mes bras! Si je suis malheureux, vous endormirez ma peine sur votre cœur. C’est la guérison, c’est le salut! Ne plus discuter,—nous aimer simplement, nous aimer plus, toujours plus et encore plus! Ah! ne me parle plus d’attendre! Je ne veux plus attendre! Je ne peux plus... Et puisque tu m’aimes, ô ma Josanne, mon unique amour,—viens! Sois mienne, mienne, toute mienne!...»
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XXX
Le vieux cocher, avec sa vieille voiture et son petit cheval gris, vint chercher Noël et Josanne à la gare de Chevreuse. C’était une journée sans soleil, chaude, voilée, un peu triste. Un ciel blanchâtre assombrissait les verts proches des bois, les bleus lointains des collines. Les rosiers, aux seuils des maisonnettes, dispersaient leurs roses jaunes, et midi engourdissait la terre, lasse de porter l’été pesant.
Le jardin de l’auberge, à côté du potager, était plein de kiosques et de tonnelles, comme ces jardins romantiques où, le dimanche, allaient Marcel et Musette, Rodolphe et Mimi. Sous les tonnelles, il y avait des tables rustiques, posées sur un tronc d’arbre, des bancs de bois un peu moisis que verdissait l’ombre humide. La pensée de Josanne tournoyait dans sa tête fatiguée, s’arrêtait parfois pour une contemplation confuse. Des images se fixaient indélébiles, dans sa mémoire... Ah! dix ans, vingt ans plus tard, elle reverrait sur la nappe de grosse toile ces verres glauques, ces faïences, les cerises d’un beau rouge neuf et verni entre la bouteille ambrée et le pain blond; elle entendrait cet air de valse qu’épelaient des doigts inhabiles sur le piano du salon vitré... Une note manquait au clavier et la mélodie sautillante boitait tout à coup, quand la mesure se cassait sous elle...
Depuis trois jours, depuis que Noël avait cueilli l’amoureuse promesse sur les lèvres de Josanne, ils avaient vécu dans l’attente de cette heure qui allait venir. Affolés par les baisers, par les premières et timides caresses, ils avaient perdu l’appétit et le sommeil; ils évitaient de se regarder; ils échangeaient des paroles banales; et la femme sentait croître en elle une sorte de peur physique, comme si elle était redevenue vierge pour le maître nouveau...