A son grand étonnement, ces déclarations rassurantes n’enchantaient point Noël.

Il répondait:

—Parbleu! je l’espère bien...

Cette phrase, qui impliquait une comparaison, le blessait, lui rappelait que Josanne avait appartenu à deux hommes...

Une scène éclatait, s’achevait par des larmes de Josanne... Elle trouvait Noël exagérément susceptible, injuste, déraisonnable, et elle essayait de lui expliquer que le passé était une part d’elle-même, qu’elle ne pouvait ni s’oublier ni se renier elle-même: pourquoi n’acceptait-il pas un fait si naturel? Non, il ne voulait pas l’accepter. Il attendait un impossible miracle, et, dans les réconciliations éperdues qui le rejetaient vers Josanne, il gardait encore une méfiance qui était la rançon de sa joie, le poison de sa volupté. A la jalousie sentimentale qu’il avait connue s’ajoutait maintenant l’âcre jalousie physique... Et Noël devait épuiser cette jalousie comme il avait épuisé l’autre...

Il était sûr d’être aimé. Il trouvait une amie incomparable dans sa délicieuse maîtresse... Il aurait dû être heureux... Pourquoi n’avait-il que des bonheurs momentanés, entre des jours de détresse?... Pourquoi?... Il n’était pas un déséquilibré, un névropathe! Il n’avait pas le goût morbide de sa propre douleur. Il était un homme normal et sain. Mais il était aussi un chercheur d’absolu, un imaginatif, un orgueilleux qui ne savait pas se résigner... Puisqu’il ne pouvait posséder Josanne dans le passé, il rêvait d’anéantir en elle jusqu’au souvenir du passé; il voulait, au moins, dans le présent, la posséder tout entière... Et parfois, à voir cette femme si ardente aux caresses, décelant ingénument son expérience de l’amour, il éprouvait un accès de rage froide, lucide et furieuse... Glacé par un mot ou un geste d’elle, il sentait son cœur s’arrêter...

Il l’eût broyée, dans ces instants où il guettait sa pensée secrète, la réminiscence qu’une sensation reconnue peut éveiller, où il redoutait peut-être que Josanne pût l’oublier en lui appartenant.

Longtemps il avait souffert... Josanne, enfin, avait compris le secret de cette souffrance. Elle ne mentit point à Noël pour l’apaiser, mais comme Noël autrefois l’avait conquise, jour par jour, lentement, elle acheva de le conquérir. Elle n’apporta pas, dans cette œuvre délicate, les vains scrupules d’orgueil qui créent parfois, entre deux amants, d’irréparables malentendus. Née pour l’amour, elle le comprenait et l’acceptait tout entier, et elle lui était indulgente. «Certes, pensait-elle, les gens raisonnables, qui ont la tête froide et les sens rassis, les gens qui n’ont pas aimé, diraient que Noël est bien dur, et que je ne suis pas fière, et que tout cela finira mal...» Cette idée la faisait sourire... Josanne avait confiance en elle-même, en son ami, en l’avenir. Elle devinait que les violences et les duretés de Noël n’étaient que les accidents passagers d’une crise... Elle les oubliait dès que Noël redevenait tendre, comme il savait l’être, avec des gaietés, des effusions, des câlineries qui la ravissaient...

Ces heures douces passaient trop vite, mais chacune d’elle laissait sa trace... Noël commença de croire au bonheur.

Patiente, soumise, attentive, Josanne tissait autour de lui le suave réseau de l’habitude amoureuse... Et bientôt il fut sien comme elle était sienne. Il l’aima avec toute la frénésie de sa jeunesse, sans réserve, sans prudence et sans pudeur...