Et Josanne le chérissait de plus en plus, avec un émerveillement naïf. Il n’était plus son ami; il était «son homme»—comme eût dit, expressivement, la Tourette.—Et elle s’attendrissait en songeant à ce lien nouveau qui les unissait, à ce grand et doux mystère où tous deux trouvaient encore autant d’émotion que de plaisir.

«Un maître?...»

Ce mot revint encore à l’esprit de Josanne, quelques heures plus tard, chez Noël. Elle renouait ses cheveux, assise devant une console qui supportait un miroir ancien. Dans le cadre ovale du miroir, elle apercevait le grand lit de cuivre aux boules brillantes, la courtepointe de soie jaune qui glissait, Noël, renversé dans un fauteuil, la cigarette aux lèvres... Les stores, couleur de maïs, filtraient la lumière blonde. Sur la toile écrue des murs, de vieilles estampes anglaises aux rouges vifs, aux verts acides, représentaient des scènes de chasse. Un parfum rude, cuir de Russie, alcool de lavande et maryland, imprégnait cette chambre masculine, nette, sobre, claire, sans bibelots, sans fanfreluches, meublée de cuivres et de bois vernis...

Josanne aimait cette chambre, ces meubles, ce parfum. Elle aimait les objets maniés par Noël, ses vêtements, l’air qu’il respirait. Et, le regardant de coin, dans la glace un peu verdâtre, elle songeait avec délices: «Mon maître! mon maître chéri!... Je n’ai pas d’autre volonté que la vôtre... Je ne suis qu’une chose, une très petite chose, dans vos chères mains. Que je sois votre égale respectée, devant le monde, devant votre raison et votre amitié, c’est notre désir à tous deux. Mais la rebelle s’est rebellée contre la société injuste, et non pas contre la nature; elle ne s’est pas rebellée contre la loi éternelle de l’amour... Elle ne repousse point la tendre, joyeuse et noble servitude volontaire, qui n’humilie point, puisqu’elle est consentie. Vraiment, il me plaît de vous appeler «mon maître», parce que vous êtes fort, et clairvoyant, et bon; parce que, si je peux vivre seule, sans votre secours, il m’est beaucoup plus agréable de vivre près de vous, avec votre aide... Et même—je ne l’avouerai jamais!—il me plaît d’avoir peur de vous,—un peu, très peu!—et de vous tenir quelquefois sous mon pied, si faible, comme une belle bête fauve que j’ai domptée, mais qui saurait rugir et qui me dévorerait, si j’étais méchante...

«Et cela ne m’empêche pas d’être féministe, et de revendiquer mes droits à la liberté, à la justice, au bonheur... Vous savez bien, mon chéri, que si j’ai voulu n’appartenir qu’à moi-même,—c’était pour mieux me donner à vous!...»

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XXXII

Août resplendissait, calme et torride. Par les rues presque vides, sous le soleil blanc, dans la lumière et la poussière, les tentes déployées des magasins faisaient des ombres bleues et dures. Les fiacres roulaient plus doux. Le grelot des rares bicyclettes éveillait le silence de son bruit clair. Dans les chambres assombries, derrière les stores et les persiennes, la vie retirée attendait le soir.

Foucart avait refusé à Josanne tout espèce de congé. Elle avait pris ses vacances au printemps, et depuis elle avait montré un zèle médiocre pour le Monde féminin: le «patron» n’avait aucune raison de la récompenser en lui accordant une faveur particulière. Il s’en allait à Trouville; Flory était à Cabourg, madame Foucart à Aix-les-Bains, les autres collaborateurs dispersés. Josanne, qui connaissait tous les services du journal, restait seule avec Bersier et mademoiselle Bon.

Pendant tout le mois d’août, Noël et Josanne promenèrent leur amour dans le beau Paris d’été. Josanne passait toutes ses heures libres dans le cabinet de travail où Noël ne travaillait guère. Le soir, ils erraient sous les arbres du Bois, autour des lacs...