Ils s’assirent un soir, près d’Armenonville, au croisement de trois sentiers. L’ombre, autour du banc, était si épaisse qu’ils ne distinguaient pas leurs visages. La lune, apparue entre les branches, les surprit tout à coup de sa lueur,—la lune ronde et rouge qui rôde, sorcière amoureuse, dans les bois peuplés d’amants.
Des couples venaient, par les trois sentiers, passaient, sans les voir, devant Noël et Josanne. Couples anonymes et tous pareils, la femme en robe claire et l’homme sombre, fuyant les feux électriques et la fête enragée des violons, ils cherchaient l’illusion des solitudes sauvages. La lune les attirait vers les carrefours déserts, les noirs taillis qu’elle emplissait de vapeurs argentées et de féeriques silences. Par toute la terre, à l’heure la plus douce de cette douce nuit, l’homme et la femme se rapprochaient dans un même besoin de tendresse et de caresse... Et Noël, qui d’abord avait souri, croyait entendre le grand soupir fait de mille soupirs, le vœu d’éternité qu’exhale le pauvre amour humain depuis la première nuit du monde...
«Vœu inlassable et toujours déçu! pensa Noël; l’amour passe, les amants meurent, mais des êtres sont nés de leur baiser. Ce qui pousse l’homme vers la femme, c’est la peur du néant, c’est le vague espoir de durer. Chaque étreinte féconde est une victoire sur la mort.
»Vivre, survivre!... La langueur du soir, la beauté de ma maîtresse et tout ce que les raffinements de la sensibilité et de l’intelligence ajoutent d’exceptionnel à notre amour, tout cela émeut donc en nous, à notre insu, l’instinct de perpétuer la vie! Je mourrai. Josanne mourra... Et peut-être, dans cent ou deux cents ans, des êtres de notre race goûteront la douceur d’aimer,—et il y aura de la beauté, de la joie, de la passion, des vies fleurissantes, parce qu’en un soir délicieux d’un autre siècle, nous nous serons aimés, nous, les morts...»
Et cette pensée l’émut comme s’il découvrait le sens véritable de l’amour. Il vit la nuit d’août, telle qu’une fête sacrée où tout un peuple à venir frémissait aux flancs des femmes. Il songea aux chambres closes, aux lampes voilées, aux lits profonds, aux milliers d’êtres qui seraient conçus avant l’aube... Il y songea très chastement, et, pour la première fois, il évoqua dans son âme, l’être mystérieux qui naîtrait de Josanne et de lui...
Il le vit sur les genoux et contre le sein de Josanne... Mais tout à coup, une image s’interposa: l’autre enfant, Claude! Celui-là aussi perpétuerait la race paternelle et maternelle... et, parce que Josanne avait aimé un homme, leur amour se prolongerait dans leur descendance...
Noël éprouva une souffrance aiguë, puis un sentiment de colère impuissante... «Et j’ai cru! se dit-il, j’ai cru que ma jalousie s’apaisait! Je me savais gré d’être généreux, de ne ressentir aucune aversion pour ce petit Claude... Est-ce que je vais le haïr, maintenant?... Est-ce que je vais être jaloux de l’avenir comme je suis jaloux du passé? Si Josanne connaissait mes pensées, elle serait indignée,—et elle prendrait peur... Elle aurait ce mouvement de tête, ce regard d’inquiétude et de défi, cet air étranger que je lui ai vus, hélas! quand elle défendait encore contre moi ses droits, son passé... l’ancien amour...»
—Tu es bien silencieux, mon Noël, dit-elle, de sa voix caressante. A quoi penses-tu?
—A rien... des choses vagues... des folies...
—Des folies?... Mais ce n’est pas «rien», des folies?... Raconte.