—Rebelle?... Oh! pas contre toi, Noël, tu le sais bien... Ne me donne plus ce nom de «rebelle»... Je me suis révoltée, contre les injustices morales et matérielles, dont j’ai souffert, comme tant de femmes, et non pas contre l’amour... Moi aussi, j’avais un «idéal»...
Elle mit la main devant ses yeux. Des larmes filtraient entre ses doigts pâles et sans bagues,—ces doigts légers, industrieux, caressants, que Noël aimait.
—Josanne!
—Ah! Noël, je pense à ma vie, à ma triste vie!... Toutes les amertumes d’autrefois me remontent à l’âme!... Qu’est-ce que je suis maintenant?... Une femme marquée par la douleur, qu’il t’a fallu conquérir sur le passé et dont les baisers mêmes te laissent mélancolique!... Entre toi et moi, entre le bonheur et nous, il y a dix ans de ma vie, mon enfant, et ce fantôme que tu évoques malgré toi!... Oh! pourquoi es-tu venu si tard? Pourquoi n’ai-je pas pu t’attendre?... Pourquoi d’autres m’ont-ils prise?... Et je ne voulais pas renier l’ancien amour, renier le passé! Je m’attachais à cette idée que ce que j’avais fait, j’avais le droit de le faire!... Mais je hais, je maudis, je renie tout ce qui m’a fait différente de toi, tout ce qui a arrêté mon élan vers toi, tout ce qui n’est pas toi...
Noël, la gorge serrée par l’émotion, écoutait Josanne... Et il se rappelait un temps où cette orgueilleuse répondait à la douleur de son amant par des justifications, où elle s’étonnait, où elle s’indignait presque qu’il lui demandât de «renier le passé». Elle invoquait, alors, contre Noël la justice et la logique, et cette raison que le cœur ignore. Et c’était la même femme qui détestait, maintenant, d’une âme sincère, ce passé où Noël n’était pas.
Il éprouva une grande joie, une pitié plus grande. Il voulut défendre Josanne contre elle-même, lui dire son estime pour elle, et son respect... Mais, quand il voulut parler, les mots lui manquèrent: ses yeux se remplirent de larmes.
Il contemplait Josanne: elle était moins fraîche et moins jeune que les autres jours; son visage gardait des traces de fatigue et n’avait plus d’autre beauté que l’expression admirable du regard. Mais Noël ne se demanda pas s’il eût aimé la Josanne de dix-huit ans. Il aima celle qui était devant lui, la vraie Josanne, la sienne, telle que la vie l’avait faite. Il aima les yeux qui avaient pleuré, les lèvres qui avaient gémi, les mains qui avaient travaillé, le cœur qui avait eu des victoires et des défaites, et qui s’était formé, lentement, pour le plus grand amour, dans l’erreur et dans la souffrance.
Il lui sembla que son âme s’élevait au-dessus de l’orgueil et de la violence, jusqu’à la sérénité d’un sentiment éternel... Il lui sembla qu’il commençait seulement d’aimer Josanne.
—Laisse le passé, ma chérie... S’il n’existe plus pour toi, il n’existe plus pour moi. Tu as exorcisé le fantôme... N’en parlons plus et n’y pensons plus. Vivons notre vie...
Étonnée, Josanne le regarda...