Autour d’elle, en bas, des feux blancs, des feux verts, des feux rouges, irradiaient leurs halos fixes ou mouvants dans le bleuissement crépusculaire qui, de minute en minute, s’assombrissait. Des bruits rauques, des sifflets perçaient le vaste bruit continu de la foule.

Que de gens! Ils venaient, ils venaient, employés, ouvriers, hommes et femmes, en vêtements de travail; ils venaient par groupes, par files, de tous les coins de Paris, vers cette place où commence le vrai Paris populaire, celui des émeutes et des révolutions. Là, ils se divisaient, mais les plus grosses bandes remontaient par le faubourg Saint-Antoine ou la rue de la Roquette. Et Josanne, rêvant à des phrases de Michelet et de Hugo, regardait le vieux pavé, arraché tant de fois pour les barricades.

Elle se rappela un autre quartier, moins bruyant et plus misérable, où, naguère, elle vivait parmi les femmes du peuple... Elle revit la rue Tournefort et le bas de la rue Lhomond, que hante le fantôme du père Goriot; la rue Mouffetard, qui sent le chou, le poisson et l’absinthe, quand, la nuit venue, flambent les zincs des «assommoirs»... Elle revit la petite lucarne de Jean Grave, qu’elle regardait en passant, et la vieille église janséniste où le diacre Pâris repose sous une dalle... Elle revit la marchande de pommes de terres, toujours enceinte, et la crémière blonde, et la boutique du boucher... Elle se revit elle-même, frissonnante sous sa mince jaquette, le bras tiraillé par le filet à provisions, le cœur opprimé par l’éternel, le vulgaire, l’ignoble, le tragique souci d’argent... Et elle eut envie de pleurer sur la Josanne de ce temps-là, qui était pauvre, et pas aimée...

Elle la retrouvait,—la Josanne de ce temps-là,—dans les femmes qui passaient sous la fenêtre, ouvrières pâlottes, en cheveux, institutrices et employées aux robes noires, aux petits cols blancs, au «canotier» correct et simple,—les travailleuses... Elle s’attendrissait sur ces jeunes vies féminines, si mornes, si vaillantes, où l’amour luit parfois comme un éclair... Et, songeant à Noël qui avait transformé son existence, elle se disait:

—Comme je devrais être heureuse!...

Le coude sur la table, le menton sur la main, d’une voix lente, elle se mit à penser tout haut:

—Ces gens, ces gens qui passent... ils sont tous pauvres, quelques-uns sont très pauvres... ils traînent le pas; ils courbent la tête et serrent les épaules en marchant... Ils ont travaillé toute la journée... Ils sont bien las... Et chacun porte son fardeau: misère, maladie, solitude... Que diraient ceux-là, si nous osions nous plaindre devant eux?... Ah! Noël, que de larmes inutiles nous avons versées! que de chagrins insensés nous nous sommes créés, parfois!... Nous sommes jeunes, robustes, intelligents, nous avons le bien-être... nous nous aimons... et j’ai souffert, et tu souffres!... Nous sommes coupables! nous sommes fous!

—Comme tu es amère, Josanne! fit Noël, tristement. Il y a un reproche dans tes paroles... Tu te dis que si j’avais été plus sage, plus patient, plus résigné, moins âpre à te conquérir, nous aurions connu, plus tôt, le bonheur...

—Peut-être.

—Non, non, ne crois pas cela!... Je t’ai mal aimée, quelquefois, mais j’ai eu, toujours, la volonté de t’aimer mieux, de t’aimer plus et, encore plus, d’élever notre amour au-dessus de l’égoïsme, de la vanité, de la mesquinerie. Et mon «idéal» n’est pas contradictoire avec le sentiment que j’ai, que tu as, de la dignité et de la liberté de la femme... Je ne prétends pas t’asservir et te diminuer... au contraire... puisque je t’associe à toutes mes pensées, à toutes mes actions, ma chère «rebelle»!