Madame Grancher envoya le lendemain un sac de bonbons, à l’adresse particulière de Claude.

—Elle m’ennuie, la mère Grancher! dit Josanne à Noël. C’est un affreux crampon... Je ne sais comment me débarrasser d’elle.

—Refuse de la recevoir.

—Elle brandira sa bande d’abonnement et me poursuivra jusque chez Foucart. Et, au Monde féminin, l’«abonnée» est un personnage qu’il ne faut jamais rebuter... J’écrirai un mot à madame Grancher, et je lui ferai comprendre qu’il m’est impossible d’entretenir des relations et des correspondances de politesse. Si elle est vexée, tant pis, ou tant mieux!

Quelques jours passèrent. Il ne fut plus question de madame Grancher.

Un soir, un théâtre «à côté» donnait la répétition générale de l’Ineffaçable, pièce en deux actes, par M. Alphonse Popinel. Le rideau tombait sur le dénouement tragique d’une assez banale aventure: un mari, victime de la jalousie rétrospective, une épouse, victime de ses remords et de ses souvenirs, ayant reconnu l’impossibilité de vivre ensemble, s’étaient résolus à mourir poétiquement... Les jacinthes et les tubéreuses aux forts parfums avaient remplacé, dans la chambre conjugale, le réchaud des petites ouvrières ou le Choubersky des petits employés. Avant de monter sur le lit funéraire, les deux époux avaient déclaré que «le pardon n’est pas l’oubli», que «la force du passé est invincible», et qu’une femme demeure attachée, dans le secret de son cœur et de ses sens, au premier homme qui la posséda. Ces aphorismes peu nouveaux avaient tiré des larmes aux spectatrices, et même aux jeunes personnes qui embellissent les répétitions générales et dont «tout Paris» peut compter les amants... Les possesseurs actuels de ces dames avaient fait la grimace; mais les hommes mariés ne dissimulaient pas un léger sourire de satisfaction,—chacun étant «le premier» pour sa femme, ou croyant l’être. On trouvait bien que les suicidés apportaient quelque exagération dans leur désespoir, mais ne montraient-ils point, par cela même, la puissance jalouse de leur passion et l’exquise délicatesse de leurs âmes?

Noël quitta son fauteuil. Il connaissait toutes les figures notoires des répétitions générales, critiques, journalistes, gens de lettres et gens de théâtre, et ceux que l’on voit partout, dont personne ne sait les noms, amis des amis de l’auteur, cousins des ouvreuses ou neveux des machinistes... Ce soir-là, la comédie de l’entr’acte ne l’amusait guère, guère plus que les deux actes qu’il avait dû entendre par courtoisie, car c’était un de ses camarades de lycée—un bien honnête garçon!—qui avait perpétré l’Ineffaçable...

Noël serra quelques mains tendues, salua madame Foucart assise dans une avant-scène, esquiva un raseur, et, traversant les couloirs, heurta Flory qui passait.

—Vous excusez pas! dit la petite femme, qui sauta presque de plaisir. Je vous tiens, je ne vous lâche pas!... Venez dans ma loge!... Il y a Bichon, il y a Manette, mon amie Manette de la Haute Mode!... Elle pleure tout le temps, et, nous, on se tord!... Venez donc, sauvage!

Blanche, blonde, décolletée jusqu’à la ceinture dans sa robe noire pailletée, Flory caressait Noël de son regard bleu, avivé de malice et de curiosité, provocant par instinct et prometteur par habitude. Adossé au mur du couloir, le jeune homme regardait cette charmante créature, que les gens frôlaient au passage, et coudoyaient, et tutoyaient presque... «Bonsoir, Flory!... Ça va bien, Flory?...» Dans la familiarité des «confrères», Flory distinguait-elle la nuance un peu méprisante, le sans-gêne mal déguisé? Comprenait-elle que ces «confrères» l’assimilaient aux actrices de demi-talent, aux poétesses ratées, aux écrivassières entretenues qui encombrent les abords de la littérature et du théâtre? Sentait-elle que la «soiriste» du Monde féminin n’était et ne serait jamais qu’une «petite femme»?