Foucart s’écria:
—Bersier, vous n’avez pas connu l’amour, mon petit!... N’est-ce pas, Delysle, ça se voit que ce gosse n’a pas connu l’amour?... Attendez la quarantaine, mon petit Bersier! Vous verrez ce qu’on devient quand une femme, pas plus jolie ou pas meilleure que beaucoup d’autres, vous tient sans qu’on sache comment ni pourquoi, par la couleur de ses cheveux et par l’odeur de sa peau! Vous verrez si on ne grince pas des dents, de rage, à penser qu’un autre l’a eue... Et il n’y a pas de remède à cette maladie-là, car je ne considère pas le suicide comme un remède... Le suicide c’est un dénouement.
—Il n’y a pas de remède, dit Noël, quand on aime d’un amour seulement physique. Il faut rompre tout net ou attendre que le temps ait usé le désir... Mais quand on aime avec le cœur, il faut engager la bataille, se faire aimer plus que l’autre, si l’on peut! s’imposer à la pensée constante, au désir constant de la femme, et qu’elle vous sente toujours là, même absent, toujours là, dans son esprit, dans sa chair... Et puis, un jour,—après bien des jours,—on s’aperçoit qu’on est seul en elle... On est devenu son passé, son présent, son avenir... Et, parce qu’elle a oublié, on oublie!...
—Euh! dit Foucart, est-on jamais sûr qu’elle a oublié?... Il faudrait la revoir en face de l’ancien amant!... Moi, je ne serais pas tranquille, tant que le monsieur ne serait pas mort... Et puis, pour s’imposer à une maîtresse, comme vous dites, il faut être très fort et très malin? Ça n’est pas à la portée de tout le monde... Qu’est-ce que vous griffonnez là, Bersier?
—La première réponse à notre enquête... L’opinion de Noël Delysle, l’éminent auteur de la Travailleuse.
—Ah! personne ne fera jamais, sur Noël Delysle et la Travailleuse, un article plus gentil que celui de Josanne Valentin... Hé! Delysle! vous n’avez pas à vous plaindre! On vous gâte, chez nous!... Et quelle heureuse idée j’avais eue de choisir ma plus aimable collaboratrice pour présenter votre livre à mes abonnés!... A propos de Josanne Valentin, savez-vous comment va son petit garçon?
—Assez bien... Madame Valentin reprendra son service la semaine prochaine.
—Elle nous a bien manqué depuis dix jours! Ma femme n’était pas très contente; mais, moi, je suis un père pour mes gentilles collaboratrices... J’ai dit à Josanne Valentin: «Soignez votre gosse, ma chère amie... Prenez six jours, prenez huit jours...» Elle en a pris dix. Je ne lui en fais pas un reproche, mais elle nous manque... C’est ennuyeux.
Bersier, ayant fini d’écrire, mit son carnet dans sa poche.
—Je remonte auprès de ces dames. Bonsoir, monsieur Delysle!... A tout à l’heure, monsieur Foucart!