«Maurice!...»

Elle attendait son amant...

Aux bureaux du Monde féminin, revue d’art, de littérature et de modes, où Josanne était, tout humblement, secrétaire de la secrétaire de la rédaction, elle avait trouvé un billet de Maurice Nattier:

«Je dois aller chez ma mère vers cinq heures, et je dînerai à Passy, chez Lamberthier... L’Odéon est sur mon chemin et sur le vôtre: attendez-moi devant le bureau des omnibus à six heures. Je serai exact, cette fois... Mille tendresses de votre ami...»

Sous les initiales de la signature, il y avait un post-scriptum:

«Accordez-moi pourtant le quart d’heure de grâce...»

Josanne avait compris: Maurice viendrait à six heures et demie,—s’il venait!

Que de fois, pendant ces quatre années, si tristes de leur liaison, que de fois elle l’avait attendu ainsi, dans un bureau d’omnibus, dans un jardin public, dans une église, comptant les minutes sous le regard amusé des passants!... Que de fois elle était partie, pleurante, humiliée, parce qu’il n’était pas venu!... Il l’aimait, pourtant,—quand il était là,—il l’aimait à sa façon négligente et douce, un peu lâche: et il était trop faible pour se reprendre, trop prudent pour se donner tout à fait, jaloux de sa maîtresse et regrettant presque qu’elle ne lui fournît point le prétexte d’une rupture...

Ils s’étaient rencontrés, cinq ans plus tôt, dans le salon très bourgeois de madame Grancher, la femme d’un négociant en soieries. Maurice avait remarqué tout de suite cette grande brune, souple et bien faite, les yeux bleus sous des cils noirs, les dents nacrées, les mains fines. Elle avait toujours la même robe en tulle noir uni, qui l’enveloppait d’ombre vaporeuse, et toujours une rose pourpre à sa ceinture. Isolée parmi les jeunes filles, oubliée par les dames mûres et importantes, évitée par les jeunes gens qui cherchaient des dots autour de la table à thé, elle demeurait impassible, rencoignée dans la pénombre, l’air détaché et dépaysé... Un soir, à dîner, Maurice se trouva près d’elle. Il parla, pour parler,—pour la faire parler surtout,—de tout et de rien, d’une pièce à succès, d’un livre récent, de la mode et du Salon de peinture. Tout jeune ingénieur, il se piquait de goût littéraire; il se délassait des chiffres en écrivant des vers; il fréquentait les bureaux des petites revues, et rappelait à tout propos qu’Édouard Estaunié est sorti de Polytechnique. Il avait de l’esprit, et plus que de l’esprit,—une grâce incomparable, et l’on pouvait dire de lui ce que madame de Motteville raconte d’Henriette d’Angleterre, qu’il semblait toujours «demander le cœur».

La jeune femme à la rose entendit trop bien ce langage; elle sourit, elle s’égaya, elle embellit; elle eut des mots imprévus, drôles et charmants, et Maurice, qui connaissait tous les milieux parisiens, pensa: «D’où vient-elle?... Elle n’est pas de ce monde-là...» Après le dîner, il interrogea madame Grancher. La bonne dame haussa les épaules: