—Vous la trouvez spirituelle?... Je ne croyais pas... Ce n’est pas précisément une amie, c’est la maîtresse de piano de ma fille, Josanne Valentin...
—Josanne?
—Un nom ridicule, n’est-ce pas?... Son père s’appelait José... José Daniel... C’était une espèce de journaliste qui est mort en laissant sa femme dans la misère... Une bien brave femme!... La petite devait entrer à l’école de Sèvres; elle faisait des études pour cela... Mais le chimiste de l’usine Malivois s’est toqué d’elle, et il l’a épousée.
Maurice cherchait des yeux le chimiste de l’usine Malivois. Madame Grancher déclara:
—Une fière bêtise qu’ils ont faite!... Josanne n’avait pas le sou et Pierre Valentin pas de santé... Il a une terrible maladie d’estomac depuis trois ans. Et, l’an dernier, il est devenu neurasthénique; il perd la mémoire, il ne sait plus ce qu’il veut; il a pris tout le monde en grippe... Et ça ne serait rien, s’il pouvait travailler, mais il ne peut plus...
—Alors?...
—Alors, c’est la misère, ou peu s’en faut. Et Josanne tâche de gagner sa vie... Je l’ai prise comme professeur pour Madeleine, mais, n’est-ce pas? elle ne vaut pas une ancienne élève du Conservatoire. Elle tapote, voilà tout!... Je la garderai encore un an... Il faut bien faire quelque chose pour les autres... Elle n’est pas mal, cette petite! Je l’invite quand il y a du monde. Ça la distrait, et puis, si on veut danser, elle tient le piano.
Madame Grancher n’avait pas détruit le prestige de la jeune femme à la rose... Maurice Nattier, élevé dans les jupons d’une maman timorée, répugnait aux aventures faciles. A vingt-quatre ans, il avait encore quelque fraîcheur d’âme, le désir naïf d’une grande passion. Littéraire et romanesque, il se croyait sentimental...
Ce fut un amour discret, délicat, qui embauma la vie obscure de Josanne comme les violettes invisibles embaument les bois, au printemps. Ce fut un amour chaste et puéril, tout fier de ressembler aux amours qu’on voit dans les livres... Maurice ne connut pas le mari de Josanne. Il n’entra jamais dans le petit logement de la rue Amyot, où le malade ne voulait recevoir personne, sauf l’usinier Malivois et des médecins. Malgré les confidences de Josanne, il oublia tout ce qui pouvait assombrir leur joie, tout ce qui composait l’arrière-plan de leur vie amoureuse, toutes les choses navrantes, répugnantes et tragiques que Josanne elle-même voulait oublier...
Enfin, il la conduisit à Bellevue, dans le pavillon où sa mère et lui passaient l’été. C’était un jour de mars; la dernière neige fondait dans les chemins creux; les bois gris s’étoilaient de primevères... Au crépuscule, quand ils partirent, le ciel était rose et froid, une seule étoile brillait. Josanne, appuyée au bras de son amant, murmura: