—Je suis heureuse... Et je n’ai pas de remords, tu sais! oh! non, et pas de honte...
C’était vrai: elle n’avait pas de honte... Elle se plaisait à le dire, naïvement. Elle le disait même un peu trop, et cela choquait Maurice. Il était de ces hommes qui ne peuvent estimer leur maîtresse que si elle éprouve ou feint d’éprouver le plus dramatique repentir, parce que cette attitude les rassure. N’est-ce pas l’intérêt collectif de tous les hommes—qui seront tôt ou tard des maris—d’entretenir dans la conscience féminine cette conviction que l’amour illégitime est toujours une faute et comporte une déchéance?...
Maurice pensait:
«Josanne a des qualités admirables, mais elle n’a pas de sens moral...»
Et quelquefois, moitié rieur, moitié sérieux, il l’appelait «anarchiste»!
Il n’était pas un anarchiste, lui!... Il avait, très profondément, le sentiment de l’ordre, le respect des choses établies, le désir d’être «comme tout le monde». Dans l’effervescence passagère de ses vingt-quatre ans, il avait accepté, avec orgueil, cet espoir d’un grand amour qui le grandirait devant lui-même. Les livres l’avaient grisé... Il affectait alors de mépriser les bourgeois! Et qu’était-il, pourtant, ce garçon fait pour la vie régulière et sage, incapable de manquer aux devoirs officiels de l’honnête homme, mais d’une âme si timorée et d’un cœur si prudent, qu’était-il, sinon un jeune bourgeois égaré dans une passion romantique?... Et comment pourrait-il jamais comprendre Josanne Valentin?...
Elle ne ressemblait pas à la mère de Maurice, ni à ses tantes, ni à ses cousines, ni aux amies de sa famille, ni aux femmes qu’il rencontrait dans les salons corrects. Elle ne ressemblait pas davantage aux maîtresses qu’il avait eues et aux maîtresses qu’avaient ses camarades. Ni bourgeoise, ni bohème,—mais plus bohème, pensait-il, que bourgeoise.—Elle dérangeait toutes les idées qu’il s’était faites; elle l’étonnait, le décevait, l’enchantait, l’irritait tout ensemble. Pauvre, elle ne se plaignait pas de la pauvreté, contrainte au travail, elle éprouvait une fierté ingénue et déclarait cependant qu’elle n’avait aucun mérite; liée à un malade, à un maniaque, elle se dévouait avec une patience inlassable, qui n’allait point sans tendresse. Elle disait: «J’ai adopté mon mari. Je ne l’abandonnerai jamais...» Elle avait un amant et elle ignorait le remords. Elle expliquait toutes les contradictions de son cœur et de sa vie en disant: «Je ne peux pas vivre sans bonheur. Et la volupté du sacrifice ne me suffit pas... Je ne suis pas une sainte; je ne suis pas une héroïne: je suis une femme, très femme...»
Elle ne fut pas heureuse longtemps, la pauvre Josanne. Un jour, dans la petite chambre où Maurice la recevait, elle eut une crise de sanglots.
—Qu’as-tu? demanda-t-il effrayé. Tu as du mal ou du chagrin?
—Je ne sais pas... Je suis épouvantée de ce qui m’arrive, et malgré tout... cela m’émeut... cela me trouble le cœur... Et j’ai si peur de te le dire!