Elle tient, dans sa main gantée, le filet à provisions. Tous les matins, elle fait son marché, elle-même, pour économiser les vingt ou trente sous que la Tourette gâcherait. Car la Tourette, semblable à tant de ménagères du peuple, achète avec indolence et marque un goût répréhensible pour le «tout fait», la charcuterie, les légumes bouillis,—haricots, épinards, qu’on débite chez les crémières.

Dehors, pas un souffle: un ciel blanc, ouaté, que le soleil chauffe à l’envers. L’air est tiède, trop tiède, et le printemps précoce fermente dans cette tiédeur. Par-dessus les murailles des jardinets, les branches se haussent, gonflées de sève, avec de petites feuilles roulées, pointues comme des ongles verts et des bourgeons cotonneux ou gluants, bruns et pourpres.

Ce n’est pas Josanne, c’est Pierre qui a choisi d’habiter ce sombre quartier d’écoles et de couvents: rue des Irlandais, rue Amyot, rue Lhomond, rue Tournefort,—rues grises, le jour, et, la nuit, toutes noires, avec des réverbères de province.—Là seulement, Pierre Valentin a trouvé le compagnon désiré de son ennui: le silence. Le silence tombe, glacé, de la coupole funéraire du Panthéon; il habite les porches verdâtres des collèges, les impasses barrées de chaînes, les masures aux fenêtres grillées. Un fiacre qui passe est un événement. On rencontre, au crépuscule, de vieux messieurs qui ont des redingotes de savants, des figures de prêtres, et des chapeaux gibus sur leurs cheveux blancs trop longs. D’où sortent-ils? Où vont-ils?... Pierre voit partout des jésuites laïcisés,—mais Josanne est bien sûre que ces gens sont des personnages de Balzac qui reviennent. Le fantôme du père Goriot descend parfois la montagne Sainte-Geneviève pour rentrer à la pension Vauquer...

Josanne a fini par l’aimer, ce quartier triste... Car elle a cette grâce, ce bonheur d’être une imaginative, et de transfigurer la réalité. Son père, humoriste sentimental et poète, disait naguère: «Ma fille a un papillon bleu dans le cerveau...» La vie sérieuse, la vie tragique a fortifié la raison, tendu la volonté de Josanne, mais le papillon bleu de la fantaisie palpite encore sur ses rêves, sur ses chagrins, sur ses amours.

Voir tout en beau, c’est la sagesse. Josanne se fait des joies avec les plus humbles choses,—un ruban, un livre, une fleur.—Elle s’est fait, presque, du bonheur avec le médiocre amour de Maurice, dans les minutes où elle a pu oublier le passé, oublier l’avenir, vivre le présent. Et c’est le secret de sa résistante jeunesse. Josanne aura toujours quinze ans, par quelque aspect de son visage mobile, par quelque mouvement naïf de son cœur.

Elle s’en va, vive et légère, balançant son filet. La voici dans la rue du Pot-de-Fer; la voici dans la rue Mouffetard... Elle s’amuse à retrouver, après le Paris de Balzac, le Paris d’Eugène Sue... La rue Mouffetard, sinistre et joyeuse, bruyante, odorante, grouillante, hideusement belle comme un vicolo de l’ancienne Naples... Josanne qui, d’abord, s’en effraya, l’observe maintenant avec une curiosité passionnée. Tout l’intéresse: les couloirs tortueux des bâtisses, peintes en ocre ou en lie de vin, le soleil qui tape de côté, les jeux de l’ombre; la variété des boutiques, les industries du pavé, les types, les propos, les coins de vie populacière... Sans doute, elle préférerait le bois de Boulogne ou le Parc Monceau, pour sa promenade matinale... Mais quoi! lorsqu’on n’a pas ce que l’on aime, il faut aimer ce que l’on a... Les préjugés bourgeois, la fausse délicatesse n’embarrassent pas Josanne...

Elle achète son beurre chez la crémière au teint de lait, aux cheveux blonds comme le beurre, qui boite un peu—telle «Gervaise» de l’Assommoir.—Elle apprend que la marchande de «frites» est à l’hôpital, que la vieille au mouron «a tombé» dans la rue et que la fille du tripier se marie demain: on fera une noce épatante... Plus loin, devant l’église Saint-Médard, au seuil de la bicoque où demeura Jean Grave, elle cherche la marchande de pommes de terre, une rousse qui est toujours enceinte... La femme est là, près de son panier, tout efflanquée, les joues terreuses, un nourrisson très sale sur le bras... Accouchée depuis neuf jours, de son sixième!... Josanne, qui a le don d’attirer les confidences, doit entendre le récit des couches, que suit l’annonce du mariage de la rousse avec «c’te gouape de Martin»...

—Compliments!

—Y a pas de quoi, allez, ma chère femme!... C’est pas pour le mariage, c’est pour avoir la layette et les cent sous par mois des dames charitables du Cintième... et les galoches des bonnes sœurs pour mon aîné... Et puis, comme il est protestant, Martin, on aura aussi quèque chose des protestants... Faut vivre!

«Cela ne suffit pas, pour recevoir une layette, cent sous par mois et des galoches, cela ne suffit pas d’avoir mis au monde six enfants!... Il faut le mariage!... Et cette pauvre imbécile qui va donner des droits légaux sur elle à cette «gouape» de Martin!... Comme les femmes sont bêtes, ou abêties! Ames de servantes!... Ames d’esclaves!...»