Les deux femmes dînèrent, et, vers huit heures et demie, monsieur le chanoine Coulombs arriva.

C’était un brave prêtre, qui avait exactement l’âge de mademoiselle Miracle. Faible de complexion et de caractère, il avait adopté les goûts, les idées, les manies, jusqu’aux locutions de l’amie qu’il voyait tous les jours depuis trente ans. On disait même qu’il avait fini par lui ressembler et qu’il était plus vieille fille qu’elle.

Le soin de sa fragile santé, le jardinage et l’archéologie occupaient sa vie innocente. Sa conversation était toute pleine de recettes et d’anecdotes. Fort dévot à Notre-Dame du Pilier, il parlait des druides, premiers adorateurs de la Vierge noire, comme s’il les avait connus et fréquentés, dans une familiarité tout ecclésiastique.

Il s’assit, à sa place accoutumée, en face de mademoiselle Miracle, et il conta le malheur survenu à sa gouvernante,—une honnête veuve quinquagénaire dont la fille, demoiselle encore, avait promesse d’enfant.

—Une fille de trente ans, que tout le monde croyait vertueuse!... Elle allait en journée chez des officiers, et c’est l’ordonnance du capitaine Lefaurel, un Parisien, qui... La mère n’avait pas de méfiance!... Rosa n’était plus une jeunesse... On doit être sage, à trente ans!

—C’est un âge dangereux, dit mademoiselle Miracle, qui n’était pas prude. Je n’ai jamais fait de folies, Dieu merci! mais, si j’en avais dû faire, c’eût été à trente ans, plutôt qu’à vingt...

—Vous, ma tante! dit Josanne étonnée.

—Il y a folies et folies, et je n’aurais pas... Mais, à trente ans, j’ai eu, sans savoir pourquoi, une espèce de velléité de mariage... On m’avait parlé d’un prétendant... Vous l’avez connu, mon prétendant, vous, monsieur le chanoine!... C’était un zouave pontifical... un bel homme qui avait une jambe de bois... Oh! la jambe de bois ne me faisait pas peur, car ce qui me plaisait dans le mariage, ce n’était pas le mari... et surtout ce mari-là!... Mais j’aurais voulu...

—Quoi donc, ma tante?

—J’aurais voulu avoir un petit enfant... J’avais Pierre, ton mari, et je l’aimais bien, mais j’aurais voulu avoir un autre enfant... que j’aurais fait moi-même... Je n’ai pas honte d’avouer ça... Au moment décisif, le «oui» m’est resté dans le gosier: j’ai été lâche. Car, après tout, le zouave n’était plus jeune; Dieu pouvait me refuser des enfants et me conserver le mari... Il vit encore!... Et je ne regrette rien, puisque Claude m’a faite grand’mère...