La jeune femme se rappela les mois de souffrance qui avaient précédé la mort de son mari. Elle l’avait soigné, soutenu, consolé jusqu’à la minute suprême. Par sa présence fidèle et tendre, elle lui avait adouci le cruel passage. Non, Josanne ne se mentait pas à elle-même en disant qu’elle eût donné sa vie pour sauver Pierre. Sa douleur n’était pas hypocrite,—cette douleur qui avait absorbé, anéanti l’autre chagrin.—L’ombre de Pierre, évoquée dans ses rêves, n’était pas un fantôme irrité. Pourtant, il y avait des heures où le souvenir de Maurice faisait mal à Josanne. Elle prévoyait qu’un temps viendrait, peut-être, où les souvenirs réveillés mordraient son cœur et sa chair... Son indifférence actuelle était une léthargie passagère, et non pas la guérison.

Sa pensée erra... Elle se représenta Maurice marié, vivant avec une autre femme, dans une maison où elle, Josanne, n’entrerait jamais; Maurice tenant sur ses genoux un enfant qui était le frère de Claude...

Ces images demeuraient artificielles, irréelles. Josanne n’en souffrait pas. Elle les créait par un effort volontaire, comme on tâche parfois d’imaginer les pays inconnus, les siècles passés, les temps à venir, la mort... Et cette impuissance à sentir la rassurait...

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X

«Monsieur,

»Votre lettre, si gracieuse et si encourageante, m’est parvenue hier seulement, à Chartres, chez une vieille parente dont l’hospitalité m’a été douce après un deuil cruel.

»Il y a six mois que j’ai quitté Paris et rompu toutes attaches avec le Monde féminin. Est-ce bien moi qui ai fait cet article sur la Travailleuse?... Je n’en suis plus très certaine... Tant et tant de choses m’ont fait oublier ma vie d’autrefois, la besogne maussade que M. Foucart m’imposait, les bonnes chances trop rares qui me permettaient d’écrire, dans un petit coin du journal, mon humble pensée!...

»Que cette pensée—exprimée naïvement—ait rencontré la vôtre, j’en suis très flattée, et d’autant plus flattée que je ne suis pas une femme de lettres. Mon article était, presque, un début... Je sentais, en l’écrivant, mon inexpérience. Mais, si les maladresses de la forme gênaient l’expression du sentiment, le sentiment était sincère, et j’ose dire qu’il pouvait vous intéresser, parce qu’il n’était pas personnel: j’ai dit ce que beaucoup de femmes pensent—ou ce qu’elles penseraient, si elles étaient, toutes, des travailleuses.—Et que vous vous déclariez féministe ou non, il n’importe, puisque vous l’êtes, de fait... Cela devrait suffire à vous attirer des lectrices. Mais ne vous étonnez pas si je souhaite que vous ayez surtout des lecteurs! Puissiez-vous les rendre plus justes—je ne dis pas plus indulgents—pour la femme.

»Hier matin, j’étais bien loin du féminisme, et je vous avouerai que la «rebelle», inclinait à la résignation. Oui, je me décidais presque à ne plus quitter Chartres, à ouvrir une petite école, bien que le métier d’institutrice ne me plût qu’à moitié. Mais j’ai reçu, en même temps que la vôtre, une lettre de M. Foucart. Dois-je attribuer au hasard ou à votre intervention la bienveillance imprévue de mon ancien directeur?