Josanne, déjeunant au hasard de ses courses professionnelles, n’allait guère chez Mariette que le soir. Elle trouvait, à sa table accoutumée, une Allemande, mademoiselle Müller, qui s’intéressait au mouvement féministe, une petite dactylographe très maigre qui ne mangeait jamais de dessert—sauf le dimanche—et dînait d’un seul plat,—le plus lourd et le plus «garni». Il y avait encore un Russe, botaniste et socialiste, le meilleur homme du monde, qui collaborait à la Revue d’agriculture coloniale. C’étaient de braves gens, et Josanne, près d’eux, se sentait moins seule.
Ce matin du premier janvier, elle s’étonna de voir le restaurant presque vide.
—C’est étrange! dit-elle à mademoiselle Bon; il n’y a personne dans cette salle... Allons à côté, ce sera plus gai.
Une bonne l’entendit:
—A côté, madame, c’est la même chose...
—Pourquoi?
—Parce que c’est le premier de l’an... Ceux qui ont des familles vont dans leurs familles; ceux qui ont des amis vont chez leurs amis...
Josanne regarda la demi-douzaine de femmes et d’hommes qui déjeunaient, sans gaieté, à des tables différentes: un rapin, un vieux professeur,—prêtre défroqué, disait la légende;—une institutrice entre deux âges, une Américaine et un Finlandais.
«Voilà! il n’y a ici que des isolés, des épaves...», pensa-t-elle. Et elle se rappela les anciens «premiers de l’an...» Elle revit son père, sa mère, qui étaient, eux aussi, des «prolétaires intellectuels», mais qui avaient un foyer tiède et joyeux... Elle entendit leurs voix, qui l’appelaient: «Petite!... viens chercher tes étrennes...» Josanne avait des étrennes, dans ce temps-là... Son mari, l’année précédente, avait couru les magasins, en cachette, pour lui faire la surprise de ce boa qu’elle portait... Elle songea:
«Pauvre garçon!...»