—Comme vous êtes jeune!... Tout de même, je regrette, pour vous, que vous ne portiez plus le grand voile.

—Ça m’allait mieux?

—Oh! non... Mais cela vous donnait de la gravité, de l’austérité!... C’était... une défense morale...

—Contre les galanteries?... Oh! ma chère, si vous saviez...

Elle haussa les épaules. Ses prunelles bleues foncèrent.

—La seule défense véritable, la seule efficace, elle est en nous... Et elle est en moi, par ce sentiment de méfiance... de mépris... que j’ai pour les hommes... pour tous les hommes... J’ai conquis ma liberté, ma chère amie. Je la savoure... Être seule, ne dépendre que de moi, élever mon fils et me moquer du reste! C’est presque le bonheur... Là, je suis prête. Passez devant.

Les deux femmes allèrent déjeuner chez Mariette, rue Danton.

Mariette, ancien modèle qui avait prospéré, tenait un petit restaurant économique, où fréquentaient des étudiants, des étrangères, des savants et des professeurs pauvres et beaucoup d’élèves des Beaux-Arts. Un architecte avait décoré les salles dans un style vaguement norvégien, avec des bois clairs et cirés, des faïences vives, des cuivres courbes et brillants. Les tables s’égayaient de nappes à carreaux rouges. Les bonnes étaient gentilles, sous le tablier anglais et le papillon de dentelle posé dans leurs cheveux. Après cinq ou six repas, les dîneurs liaient connaissance, adoptaient un coin, formaient des bandes... Il y avait, sous un nuage de fumée, la bande des Russes, presque tous physiologistes ou médecins,—qui mâchaient doucement dans leurs barbes les mots de «Révolution... prolétariat... avenir...»,—la bande des artistes,—feutres mous, pantalons de velours, gestes descriptifs,—qui se chamaillaient à propos de femmes et se rejetaient les uns aux autres des phrases de toutes les couleurs.—Il y avait les étudiants en lettres, petites gloires de petites revues, et les professeurs, myopes et distraits, l’œil pensif derrière le lorgnon, qui ne savaient où mettre leur serviette de cuir gonflée de copies...

Ces clients habituels de Mariette avaient un air de famille. De même qu’on reconnaît les bureaucrates, les «calicots», les gens d’affaires et les gens du monde, on reconnaît, à certains détails du vêtement, de l’attitude et de la physionomie, les types ordinaires du «prolétariat intellectuel»: c’est telle coupe de barbe un peu démodée, des cheveux taillés en brosse ou laissés trop longs, une manière de parler, de gesticuler, de nouer la cravate et de porter le binocle... Et si l’on voyait chez Mariette, parmi de charmantes figures adolescentes, beaucoup d’autres figures creusées, rageuses et bilieuses, des crânes chauves, des bouches amères, de grands corps déjetés et mal nourris, on y voyait moins que partout ailleurs les visages sans caractère, d’une correcte banalité, les faces ovines ou bovines, les yeux qui ne voient rien, et n’expriment aucune pensée...

Les femmes, qui venaient là en grand nombre, étaient presque toutes des étrangères, étudiantes ou artistes pensionnées par leur famille, et qui vivaient parfois par groupes dans le même atelier. Quelques Russes avaient des cheveux coupés, des feutres masculins et des lunettes. Les Scandinaves et les Allemandes, fortes Valkyries aux tresses blondes, préféraient le costume «réforme»,—long paletot et robe à taille courte sur le corset-brassière.—Parfois, des «esthètes» surgissaient, peintresses américaines ou modèles de Montparnasse travesties en Béatrices par la fantaisie d’un amant; et les dîneurs s’effaraient devant les béguins à paillettes, les manches à crevés, les simarres florentines taillées dans un velours de coton... Une belle fille, au mois d’août, risqua les sandales et le péplum. Mais la mode passait de ces mascarades. De plus en plus, les habituées de chez Mariette adoptaient la robe «tailleur», la chemisette, le petit chapeau tricorne ou canotier. Elles étaient jeunes. Quelques-unes, jolies, flirtaient avec leurs voisins de table... Elles changeaient de place, quelquefois: c’était un signe qui ne trompait personne. Deux ou trois se marièrent... D’autres s’amusèrent aux camaraderies amoureuses. Et souvent de beaux yeux pleurèrent sur les petits cahiers de notes et les manuels.