—Votre âme, dit-elle d’un ton surpris et douloureux, votre âme a gardé le pli de la servitude...

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XII

La Villa Bleue était une bâtisse neuve, aux murs trop minces, et qui semblait posée comme un joujou dans un terrain vague du bas Auteuil. Le jardin était neuf comme la maison: on y remarquait d’innombrables fusains aux feuilles vernies, quatre marronniers de deux mètres cinquante, et une centaine de piquets qui seraient des arbres vers 1925.

Vainement, l’architecte avait prodigué les plaques de faïence et les briques vernies: la Villa Bleue ne s’égayait pas. Elle faisait froid aux yeux, toute nue dans ce jardin d’échalas et de cailloux, sous le ciel gris et le vent humide.

Josanne et mademoiselle Bon se présentèrent au nom du Monde féminin. La Villa Bleue était une fondation particulière, subventionnée par des femmes de la riche bourgeoisie, et l’on pouvait en parler discrètement, décemment... Déjà le photographe du magazine avait composé de beaux groupes avec la fondatrice, la directrice et les dames du Comité,—puis la doctoresse, la pharmacienne et les infirmières; et les pensionnaires enfin, qu’il avait fait asseoir, dans une pose calculée pour atténuer leurs ventres.

—Ça, c’est mon triomphe! avait-il dit à Foucart. Il n’y en a pas une seule qui ait vraiment l’air d’être enceinte!... J’ai mis les plus grosses et les plus laides tout au fond, et devant, rien que des jeunes et gentilles... C’est charmant!

A Josanne aussi, Foucart avait recommandé d’«atténuer les ventres»:

—Songez que votre article sera lu par des jeunes filles. Il faut qu’elles puissent n’y comprendre rien...

Madame Platel, la directrice, une femme jeune encore, grave, douce, avec de beaux yeux désabusés, reçut Josanne et mademoiselle Bon dans son bureau. Elle leur expliqua les origines de l’œuvre et le mode de fonctionnement.