—Nous recevons trente filles, à toute époque de la grossesse, et nous les gardons jusqu’aux premiers symptômes de l’accouchement. Alors, une voiture d’ambulance, toujours prête, les transporte à la Maternité ou à la Clinique... En cas d’accident, notre doctoresse-accoucheuse leur donne des soins, et nous avons une petite nursery tout aménagée... Bien entendu, nous connaissons le nom et l’état civil de nos pensionnaires, mais elles sont assurées de notre discrétion, et les infirmières, les surveillantes même, les désignent par des numéros... Pendant leur séjour ici, nous les employons à des ouvrages de couture qui leur sont payés, intégralement, à leur départ... Et nous essayons aussi de les moraliser, d’éveiller en elles le sentiment maternel. Ces dames du Comité leur font des lectures, de petites conférences...
—C’est admirable, dit Josanne. Et le résultat?...
—Ah! le résultat!... Certes, notre influence est bienfaisante. Nos hospitalisées s’améliorent au physique et au moral. Elles déclarent, toutes, qu’elles élèveront leur enfant... Mais à la Clinique, à la Maternité, elles subissent de fâcheux voisinages... D’autres femmes,—des aînées,—leur donnent de mauvais conseils: «Vous êtes jeune. Vous trouverez quelqu’un... Faut pas vous embarrasser d’un enfant... Moi, j’ai mis tous mes gosses à l’Assistance...» Et la mère, qui n’a pas eu le temps d’être vraiment mère, se laisse persuader...
—Souvent?
—Trop souvent. On dit que les philanthropes sont philanthropes parce qu’ils sont optimistes! C’est une idée bien naïve... Les personnes qui se vouent au soulagement des malheureux connaissent bientôt, par une expérience quotidienne, les vices, les tares, les laideurs de l’humanité... Ce n’est pas pour eux, c’est malgré eux qu’il faut aimer les misérables... Les gens qui font le bien doivent perdre leurs illusions, s’ils veulent persévérer. Les optimistes, les enthousiastes, vite déçus, se découragent...
Mademoiselle Bon dit à regret:
—Oui, vous avez raison... On se lasserait peut-être de la charité, si l’on n’avait pas la certitude qu’elle est une œuvre de réparation, une forme de la justice...
—Ces filles que vous allez voir, reprit madame Platel, vous étonneront par leur insouciance... Séduites, lâchées, honnies, ramassées dans la rue, elles sont gaies... Elles évitent de penser à l’avenir; le présent les rassure. Vivant ensemble, elles redeviennent petites filles et s’amusent de tout. La fête que nous leur donnons aujourd’hui occupe, depuis un mois, toutes leurs pensées... Une d’elles, ce matin, m’arrêtait dans l’escalier: «Madame, vrai qu’on aura de la brioche?—Oui.—Ah! veine!...» Elle dansait de plaisir, malgré son ventre... Et si vous connaissiez son histoire!... Une fille de dix-neuf ans, laide, rousse, grêlée, boiteuse, naguère en service chez un marchand de vins, à Javel... On nous l’a envoyée presque mourante de faim, bleue de coups, en guenilles, et elle a répondu à ma première question: «Le père de mon enfant!... J’ sais t’y, moi, j’ sais t’y?...—Mais enfin...—Ah! j’ai ben une doutance sur un monsieur Camille!...»
—Il y a beaucoup de domestiques parmi vos pensionnaires? demanda Josanne.
—Oui, beaucoup: de petites bonnes, victimes du sixième étage... Mais nous avons aussi des ouvrières, des demoiselles de magasin, jusqu’à des institutrices!... Certaines sont restées pures de cœur,—celles qui furent vraiment surprises par l’agression de l’homme, ou qui cédèrent par amour.—Il y a des infortunes si poignantes!... Ah! mesdames, dites-le, écrivez-le, criez-le; on n’aura jamais trop pitié de la femme... Si bas qu’elle tombe, l’homme est, presque toujours, l’artisan responsable de sa déchéance...