Ce prince avoit 49 ans dans ce temps-là. Il a toujours été très-renommé pour sa galanterie; il avoit de grandes qualités, mais elles étoient offusquées par des défauts considérables. Un trop grand attachement aux plaisirs lui faisoit négliger le bonheur de ses peuples et de son état, et son penchant pour la boisson l'entraînoit à commettre des indignités dans son ivresse, qui seront à jamais une tache à sa mémoire.

Sekendorff avoit été dans sa jeunesse au service de Saxe, et j'ai déjà dit plus haut, que Grumkow étoit très-bien dans l'esprit de ce roi. Ils s'adressèrent l'un et l'autre au comte de Flemming, favori de ce prince, pour tâcher d'entamer une négociation sur ce sujet. Le comte de Flemming possédoit un mérite supérieur; il avoit été très-souvent à Berlin, et me connoissoit très-particulièrement. Il fut charmé des ouvertures de ces ministres et tâcha de sonder l'esprit du roi de Pologne sur ce sujet. Ce prince parut assez porté à cette alliance, et dépêcha le comte à Berlin, pour inviter celui de Prusse à venir passer le carnaval à Dresde. Grumkow et son Pilade firent part au roi de leurs desseins. Ce prince charmé de trouver un si bel établissement pour moi, consentit avec joie à leurs désirs; il rendit une réponse très-obligeante au Maréchal Flemming et partit vers le milieu de Janvier de l'année 1728 pour se rendre à Dresde.

Mon frère fut au désespoir de ne pas être de ce voyage. Il devoit rester à Potsdam pendant l'absence du roi, ce qui ne l'accommodoit point. Il me fit part de son chagrin et comme je ne pensois qu'à lui faire plaisir, je lui promis de tâcher de faire en sorte qu'il pût suivre le roi. Nous retournâmes à Berlin, où la reine tint appartement comme à son ordinaire. J'y vis Mr. de Summ, Ministre de Saxe, que je connoissois très-particulièrement et qui étoit fort dans les intérêts de mon frère. Je lui fis des compliments de sa part et lui appris le regret qu'il avoit, de n'avoir pas été invité à Dresde. Si vous voulez lui faire plaisir, continuai-je, faites en sorte que le roi de Pologne engage celui de Prusse à le faire venir. Summ dépêcha aussitôt une estafette à sa cour, pour en informer le roi son maître, qui ne manqua pas de persuader au roi mon père de faire venir mon frère. Celui-ci reçut ordre de partir, ce qu'il fit avec beaucoup de joie. La réception qu'on fit au roi, fut digne des deux monarques. Comme celui de Prusse n'aimoit pas les cérémonies, on se régla entièrement selon son génie. Ce prince avoit demandé à être logé chez le comte Vakerbart pour lequel il avoit beaucoup d'estime. La maison de ce général étoit superbe, le roi y trouva un appartement royal. Malheureusement la seconde nuit après son arrivée le feu y prit, et l'embrasement fut si subit et si violent qu'on eut toutes les peines du monde à sauver ce prince. Tout ce beau palais fut réduit en cendres. Cette perte auroit été très-considérable pour le comte de Vakerbart, si le roi de Pologne n'y avoit suppléé, mais il lui fit présent de la maison de Pirna, qui étoit bien plus magnifique que l'autre, et dont les meubles étoient d'une somptuosité infinie.

La cour de ce prince étoit pour lors la plus brillante d'Allemagne. La magnificence y étoit poussée jusqu'à l'excès, tous les plaisirs y regnoient; on pouvoit l'appeler avec raison l'île de Cythère: les femmes y étoient très-aimables et les courtisans très-polis. Le roi entretenoit une espèce de sérail des plus belles femmes de son pays. Lorsqu'il mourut, on calcula qu'il avoit eu trois cent cinquante quatre enfants de ses maîtresses. Toute sa cour se régloit sur son exemple, on n'y respiroit que la mollesse, et Bachus und Vénus y étoient les deux divinités à la mode. Le roi n'y fut pas long-temps sans oublier sa dévotion, les débauches de la table et le vin de Hongrie le remirent bientôt de bonne humeur. Les manières obligeantes du roi de Pologne lui firent lier une étroite amitié avec ce prince. Grumkow qui ne s'oublioit pas dans les plaisirs, voulut profiter de ces bonnes dispositions, pour le mettre dans le goût des maîtresses, il fit part de son dessein au roi de Pologne, qui se chargea de l'exécution.

Un soir, qu'on avoit sacrifié à Bacchus, le roi de Pologne conduisit insensiblement le roi dans une chambre très-richement ornée, et dont tous les meubles et l'ordonnance étoient d'un goût exquis. Ce prince, charmé de ce qu'il voyoit, s'arrêta pour en contempler toutes les beautés, lorsque tout à coup on leva une tapisserie, qui lui procura un spectacle des plus nouveaux. C'étoit une fille dans l'état de nos premiers pères, nonchalamment couchée sur un lit de repos. Cette créature étoit plus belle qu'on ne dépeint Vénus et les Grâces; elle offroit à la vue un corps d'ivoire, plus blanc que la neige et mieux formé que celui de la belle statue de la Vénus de Medécis, qui est à Florence. Le cabinet qui enfermoit ce trésor étoit illuminé de tant de bougies, que leur clarté éblouissoit, et donnoit un nouvel éclat à la beauté de cette déesse. Les auteurs de cette comédie ne doutèrent point que cet objet ne fît impression sur le coeur du roi, mais il en fut tout autrement. À peine ce prince eut-il jeté les yeux sur cette belle, qu'il se tourna avec indignation, et voyant mon frère derrière lui, il le poussa très-rudement hors de la chambre, et en sortit immédiatement après, très-fâché de la pièce, qu'on avoit voulu lui faire. Il en parla le soir même en termes très-forts à Grumkow, et lui déclara nettement, que si on renouveloit ces scènes, il partiroit sur-le-champ. Il en fut autrement de mon frère. Malgré les soins du roi, il avoit eu tout le temps de contempler la Vénus du cabinet, qui ne lui imprima pas tant d'horreur, qu'elle en avoit causé à son père. Il l'obtint d'une façon assez singulière du roi de Pologne.

Mon frère étoit devenu passionnément amoureux de la comtesse Orzelska, qui étoit tout ensemble fille naturelle et maîtresse du roi de Pologne. Sa mère, étoit une marchande françoise de Varsovie. Cette fille devoit sa fortune au comte Rodofski, son frère, dont elle avoit été maîtresse, et qui l'avoit fait connoître au roi de Pologne, son père, qui, comme je l'ai déjà dit, avoit tant d'enfans, qu'il ne pouvoit avoir soin de tous. Cependant il fut si touché des charmes de la Orzelska, qu'il la reconnut d'abord pour sa fille; il l'aimoit avec une passion excessive. Les empressements de mon frère pour cette dame lui inspirèrent une cruelle jalousie. Pour rompre cette intrigue, il lui fit offrir la belle Formera à condition qu'il abandonneroit la Orzelska. Mon frère lui fit promettre ce qu'il voulut, pour être mis en possession de cette beauté, qui fut sa première maîtresse.

Cependant le roi n'oublia pas le but de son voyage. Il conclut un traité secret avec le roi Auguste, dont voici à-peu-près les articles. Le roi de Prusse s'engageoit à fournir un certain nombre de troupes à celui de Pologne, pour forcer les Polonois de rendre la couronne héréditaire dans la maison électorale de Saxe. Il me promettoit en mariage à ce prince, et lui prêtoit quatre millions d'écus, outre ma dot qui devoit être très-considérable. En revanche le roi de Pologne lui donnoit pour hypothèque des quatre millions la Lusace. Il m'assuroit un douaire sur cette province de deux cent mille écus, avec la permission de résider après sa mort où je voudrois. Je devois avoir l'exercice libre de ma religion à Dresde, où on devoit m'accommoder une chapelle, pour y célébrer le culte divin, et enfin, tous ces articles dévoient être signés et confirmés par le prince électoral de Saxe. Comme le roi, mon père, avoit invité celui de Pologne à se rendre à Berlin, pour assister à la revue de ses troupes, la signature du traité fut remise jusqu'à ce temps-là. Ce prince avoit demandé du temps, pour préparer l'esprit de son fils et pour le persuader à la démarche, qu'on prétendoit de lui. Le roi partit donc très-content de Dresde, aussi bien que mon frère; ils ne cessoient l'un et l'autre de nous faire les éloges du roi de Pologne et de sa cour.

Pendant que toutes ces choses se passoient, je souffrois cruellement à Berlin des persécutions de la comtesse Amélie. Elle ne cessoit d'animer la reine contre moi. Cette princesse me maltraitait perpétuellement; je supportois son procédé injuste avec respect, mais celui de sa favorite me mettoit quelquefois dans une rage terrible. Cette fille me traitoit avec un air de hauteur, qui m'étoit insupportable, et quoiqu'elle n'eût que deux ans de plus que moi, elle vouloit se mettre sur le pied de me gouverner. Malgré tout le dépit que j'avois contre elle, j'étois obligée de me contraindre et de lui faire bon visage, ce qui m'étoit plus cruel que la mort. Car j'abhorre la fausseté, et ma sincérité a été souvent cause de bien des chagrins, que j'ai essuyés. Cependant c'est un défaut, dont je ne prétends pas me corriger. J'ai pour principe qu'il faut toujours marcher droit, et que l'on ne peut s'attirer de chagrin quand on n'a rien à se reprocher. Un nouveau monstre commençoit à s'élever sur le pied de favorite, et partageoit la faveur de la reine avec la comtesse Amélie. C'étoit une des femmes de chambre de cette princesse; elle se nommoit Ramen, et c'étoit la même, qui accoucha la reine à l'improviste, lorsqu'elle fut délivrée de ma soeur Amélie. Cette femme étoit veuve, ou pour mieux dire, elle suivoit l'exemple de la Samaritaine, et elle avoit autant de maris qu'il y a de mois dans l'année. Sa fausse dévotion, sa charité affectée pour les pauvres, et enfin le soin qu'elle avoit pris de colorer son libertinage, avoient engagé Mdme. de Blaspil de la recommander à la reine. Elle commença à s'insinuer dans son esprit par son adresse à faire plusieurs ouvrages qui l'amusoient; mais elle ne parvint à ce haut point de faveur où elle étoit alors, que par les rapports qu'elle faisoit à la reine sur le compte du roi. Cette princesse avoit une confiance aveugle en cette femme, à laquelle elle faisoit part de ses affaires et de ses pensées les plus secrètes. Deux rivales de gloire ne pouvoient s'accorder long-temps ensemble. La comtesse Amélie et la Ramen étoient ennemies jurées; mais comme elles se craignoient l'une l'autre, elles cachoient leur animosité.

Peu après le retour du roi de Dresde, le maréchal comte de Flemming, accompagné de la princesse Ratziville, son épouse, arriva à Berlin, avec le caractère d'Envoyé extraordinaire du roi de Pologne. La princesse étoit une jeune personne sans éducation, mais fort vive et naïve, sans être belle elle avoit de l'agrément. Le roi la distingua fort et ordonna à la reine d'en faire de même. Elle s'attacha beaucoup à moi; son mari qui me connoissoit depuis mon enfance, étoit fort de mes amis. Comme il étoit déjà âgé, la reine lui avoit permis de venir chez moi, quand il le vouloit; il profita très-assidûment de son privilège, et venoit passer toutes les matinées chez moi avec son épouse, qui s'empressoit beaucoup autour de moi. J'étois très-mal attifée. La reine me faisoit coëffer et habiller, comme l'avoit été ma vieille grand'-mère dans sa jeunesse. La comtesse de Flemming lui représenta, que la cour de Saxe se moqueroit de moi, si elle me voyoit ainsi bâtie. Elle me fit ajuster à la nouvelle mode, et tout le monde disoit, que je n'étois pas connoissable, étant beaucoup plus jolie, que je ne l'avois été. Ma taille commençoit à se dégager et devenoit plus menue, ce qui me donnoit meilleur air. La comtesse disoit mille fois par jour à la reine, qu'il falloit que je devinsse sa souveraine. Comme cette princesse, ni moi n'étions point informées du traité de Dresde, nous prenions ces propos pour des badineries. Le comte s'arrêta deux mois à Berlin, et vint prendre congé de moi la veille de son départ, après bien des assurances réitérées qu'il me fit de son respect. J'espère, me dit-il, que je pourrai bientôt donner à votre Altesse royale des preuves de l'attachement inviolable que j'ai pour vous, et vous rendre aussi heureuse que vous le méritez. Je compte avoir dans peu l'honneur de vous revoir avec le roi mon maître. Je n'entendis point le sens de ce discours, et je crus bonnement, qu'il vouloit travailler à mon mariage avec le prince de Galles. Je lui fis une réponse fort obligeante, après quoi il se retira.

Nous partîmes peu de jours après pour Potsdam. Ce voyage m'auroit fort déplu en tout autre temps, mais je fus charmée pour cette fois de m'éloigner de Berlin. Je me flattois de regagner les bonnes grâces de la reine, car on l'avoit au point indisposée contre moi qu'elle ne pouvoit plus me souffrir. Les affaires d'Angleterre étoient dans une espèce de repos. La reine intriguoit perpétuellement pour effectuer mon mariage, sans rien avancer, et on l'amusoit par de belles paroles. Tout cela la mettoit de mauvaise humeur contre moi, car elle disoit, que si j'avois été mieux élevée, je serois déjà mariée. J'espérois que je dissiperois toutes ces pensées dans l'absence de la comtesse Amélie, qui les lui suggéroit, mais je me trompois. Son esprit étoit tellement aigri contre moi, que mon sort ne fut pas meilleur à Potsdam, qu'il ne l'avoit été à Berlin. La reine fut même sur le point de se plaindre au roi de ma gouvernante et de moi, et de prier ce prince, de charger quelqu'autre personne de ma conduite, mais la crainte la retint. Elle connoissoit l'estime particulière, que le roi avoit pour Mdme. de Sonsfeld, ce qui lui fit appréhender, qu'elle ne réussît pas dans ses desseins. Le comte de Fink même, à qui elle en parla, la dissuada fort de faire cette démarche. Ce général n'étoit point informé des vues ambitieuses de sa fille, et d'ailleurs il étoit trop honnête homme pour les approuver. Il parla très-fortement à la reine sur mon compte et sur celui de Mdme. de Sonsfeld, et lui fit tant de remontrances sur la dureté de son procédé envers elle et envers moi, qu'elle rentra en elle-même. Elle me parla même l'après-midi, et me dit tous les griefs qu'elle avoit contre moi. C'étoit, me disoit-elle, la confiance que j'avois en ma gouvernante, qu'elle n'approuvoit pas; elle étoit outre cela fâchée, que je suivois aveuglément les conseils de cette dame, et enfin mille choses pareilles. Je me jetois à ses pieds et lui dis, que la connoissance que j'avois du caractère de Mdme. de Sonsfeld, ne me permettoit pas d'avoir rien de caché pour elle, que je lui confiois tous mes secrets particuliers, mais que je ne lui parlois jamais de ceux des autres, et que cette même connoissance que j'avois de son mérite, m'engageoit à suivre ses conseils, étant persuadée, qu'elle ne m'en donneroit que de bons; que d'ailleurs je ne suivois en cela que les ordres que la reine m'avoit donnés. Je la suppliois de rendre justice à Mdme. de Sonsfeld et de ne pas me réduire au désespoir, en renonçant aux bontés, qu'elle m'avoit toujours témoignées. La reine fut un peu décontenancée de ma réponse, elle chercha toutes sortes de mauvais prétextes, pour trouver des sujets de plainte contre moi. Je lui fis beaucoup de soumissions, et enfin nous fîmes la paix. Je fus deux jours après plus en grâce que jamais, et Mdme. de Sonsfeld qu'elle avoit pris à tâche de chagriner, fut mieux traitée. J'aurois été dans une tranquillité parfaite, si mon frère n'avoit troublé mon repos. Depuis son retour de Dresde il tomboit dans une noire mélancolie. Le changement de son humeur rejaillissoit sur sa santé; il maigrissoit à vue d'oeil et prenoit de fréquentes foiblesses, qui faisoient craindre, qu'il ne devînt étique. La reine et moi, nous faisions ce que nous pouvions pour le dissiper. Je l'aimois passionnément, et lorsque je lui demandois, quel étoit le sujet de son chagrin, il me répondoit toujours, que c'étoit les mauvais traitemens du roi. Je tâchois de le consoler de mon mieux, mais j'y perdois mes peines. Son mal augmenta si fort, que l'on fut enfin obligé d'en informer le roi. Ce prince chargea son chirurgien-major, de veiller à sa santé et d'examiner son mal. Le rapport que cet homme lui fit de l'état de mon frère, l'alarma beaucoup. Il lui dit, qu'il se trouvoit fort mal, qu'il avoit une espèce de fièvre lente, qui dégénereroit en étisie, s'il ne se ménageoit pas et s'il ne mettoit pas dans le remède. Le roi avoit le coeur naturellement bon, quoique Grumkow lui eût inspiré beaucoup d'antipathie contre ce pauvre prince, et malgré les justes sujets de plaintes, qu'il croyoit avoir contre lui, la voix de la nature se fit sentir. Il se reprocha d'être cause par les chagrins qu'il lui avoit donnés, de la triste situation où il se trouvoit. Il tâcha de réparer le passé en l'accablant de caresses et de bontés; mais tout cela n'effectuoit rien, et l'on étoit-bien éloigné de deviner la cause de son mal. On découvrit enfin, que sa maladie n'étoit causée que par l'amour. Il avoit pris du goût pour les débauches, depuis qu'il avoit été à Dresde. La gêne où il vivoit l'empêchoit de s'y livrer, et son tempérament ne pouvoit supporter cette privation. Plusieurs personnes bien intentionnées en avertirent le roi et lui conseillèrent de le marier, sans quoi il couroit risque de mourir ou de tomber dans des débauches, qui lui ruineroient la santé. Ce prince répondit là-dessus en présence de quelques jeunes officiers, qu'il feroit présent de cent ducats à celui qui viendroit lui donner la nouvelle, que son fils avoit un vilain mal. Les caresses et les bontés qu'il lui avoit témoignées, firent place aux réprimandes et aux rebuffades. Le comte Fink et Mr. de Kalkstein reçurent ordre de veiller plus que jamais à sa conduite. Je n'ai appris toutes ces circonstances que long-temps après.