Mr. de Voit partit immédiatement après pour Berlin. On fit une triple décharge de canons dès qu'il fut hors de la ville. Les ecclésiastiques vinrent en corps faire la prière devant mon lit; je n'entendis rien, étant toujours en défaillance. Quoique le Margrave eût été averti du danger où j'avois été, il n'avoit pas daigné faire demander de mes nouvelles. Je fus très-mal toute la nuit; quelque sommeil que je pris vers le matin, me rendit un peu de force.

Le prince héréditaire reçut à midi un billet de son oncle, qui lui mandoit, que le vent ayant été contraire et les canons mal placés, le Margrave avoit ignoré que j'étois accouchée; qu'il avoit été le premier à lui en porter la nouvelle; qu'il ne savoit quelle mouche avoit piqué son frère, qu'il étoit d'une humeur horrible; qu'il faisoit son possible pour le persuader de retourner en ville, mais qu'il ne pouvoit assurer rien de positif là-dessus. Il arriva pourtant le soir à six heures. Il envoya d'abord chercher Mr. de Reitzenstein, auquel il se plaignit amèrement de son fils et de moi, disant, que nous le traitions comme un chiffon; que nous n'avions pas eu seulement la considération de lui faire part de ma délivrance; qu'il avoit été le dernier de toute sa cour à l'apprendre; que ce peu d'égard avoit épuisé sa patience; qu'il voulois enfin faire voir par des actions de vigueur qu'il étoit le maître, étant fermement intentionné d'envoyer son fils à Plassenbourg. Je vous ordonne, continua-t-il, de les informer l'un et l'autre de cette résolution. Reitzenstein, plus mort que vif de l'emportement dans lequel il le voyoit, lui répondit, qu'il le supplioit de charger quelqu'autre de cette commission; qu'il n'avoit pas le coeur assez dur pour me porter une telle nouvelle dans l'état dangereux où je me trouvois encore, la moindre altération pouvant me coûter la vie; qu'il ne pouvoit comprendre par où le prince avoit mérité une telle colère et qu'il le conjurait de bien peser ce qu'il vouloit faire, avant que d'en venir à de pareils éclats. Le prince Albert, se doutant de quelque chose, entra dans ces entrefaites; il prit hautement notre parti. Mon Dieu! mon cher frère, lui dit-il, j'ai été présent à la conversation que vous avez eue avec Son Altesse royale avant que de partir, et de la défense absolue que vous lui avez faite, de ne vous point faire avertir lorsqu'elle seroit accouchée; elle en a été inquiète, et je lui ai conseillé moi-même de suivre en cela vos volontés. Le Margrave resta stupéfié, ne s'étant point aperçu que son frère eût été témoin de notre pourparler. Il fut fort décontenancé, et ne sachant que dire, il s'en prit à sa mémoire, contre laquelle il se déchaîna beaucoup, sur ce que, disoit-il, elle s'affoiblissoit de jour en jour. Il fit appeler le prince, auquel il voulut faire bon accueil, mais son embarras montra qu'il n'étoit pas sincère. Ils se rendirent tous chez moi. Chacun remarqua la contrainte qu'il se fit, pour me parler obligeamment. Il me fit un long galimatias sur la coutume du pays, qui exigeoit, que l'enfant fût baptisé le troisième jour de sa naissance; que cette cérémonie devoit se faire avec pompe et dignité le matin suivant, car, dit-il, la petite princesse a un roi pour aïeul et doit avoir plus de prérogatives pour cette raison, qu'elle n'en auroit sans cela. Je lui répondis, qu'il étoit le maître d'ordonner comme il le jugeroit à propos, mais que je le conjurais de permettre que je restasse tranquille, étant trop foible pour voir beaucoup de monde et recevoir leur complimens. Il me pria de choisir les parrains et les marraines. Je m'en défendis long-temps, mais voyant qu'il s'y opiniâtroit, je nommai lui, le roi, la reine, l'Impératrice, la reine de Danemarc, sa soeur, la Margrave douairière de Culmbach, sa mère, mon frère, ma soeur d'Anspac et le prince Albert. Il fut très-content de ce compérage, et se retira un moment après.

Le lendemain signal se donna par les tymbales et les trompettes. Le Margrave, accompagné de toute la cour, se rendit chez moi. La princesse Charlotte, qui étoit depuis quelques jours de retour, porta ma fille au baptême. Elle reçut le sacrement sous le dais dans ma chambre d'audience. On tira le canon lorsque le ministre donna la bénédiction. Il y eut un dîner table de cérémonie et bal le soir.

Le prince Guillaume, mon beau-frère, arriva quinze jours après, de retour de ses voyages de France et de Hollande. Le prince héréditaire s'étoit fort réjoui de le revoir, l'aimant beaucoup; son bon coeur le portant à avoir les mêmes sentimens pour toute sa famille. Il le conduisit d'abord chez moi. Ce prince, âgé de 20. ans, étoit de la grandeur d'un enfant de quatorze; son visage étoit beau, mais sans agrément; malgré sa petite taille il étoit bienfait; ses manières étoient aussi enfantines que sa figure; son génie très-borné, ou pour mieux dire il n'en avoit point; il avoit étudié à Utrecht sans rien apprendre, son esprit distrait et volage ne pouvant s'appliquer qu'à chasser les mouches; il avoit le coeur bon plutôt par tempérament que par principes. Le prince et moi nous fîmes notre possible pour le morigéner tant qu'il resta à Bareith, mais nous y perdîmes nos peines. Il étoit colonel d'infanterie au service de l'Empereur, et devoit aller joindre son régiment en Italie et s'arrêter quelque temps avec son oncle à Vienne.

Mr. de Voit revint aussi de Berlin. Il me remit les lettres les plus gracieuses du roi et de la reine et m'assura, que le roi avoit parlé du prince héréditaire et de moi dans les termes les plus tendres, et qu'il y avoit eu une joie universelle à Berlin de ma délivrance.

Je commençois à goûter quelque tranquillité, lorsqu'elle fut dérangée par une lettre du roi, qui ordonnoit au prince héréditaire, de se rendre incessamment à Berlin, pour aller de là à son régiment; il l'assuroit de son amitié, et des preuves éclatantes qu'il lui en donnerait. Ce fut un coup de foudre pour moi. J'aimois passionnément le prince, notre union étoit des plus heureuses; une longue séparation me faisoit tout appréhender. Je craignois, que jeune comme il étoit il ne s'abrutît et ne tombât dans la débauche, sachant d'avance que les officiers prussiens, à leur métier près, sont fort butors et libertins. J'avois vu plusieurs princes fort aimables, lorsqu'ils étoient entrés au service du roi, perdre leur esprit et leurs manières et devenir de vrais brutaux. Il en étoit fort fâché lui-même; tout ce que nous pûmes faire fut de reculer le voyage tant qu'il fut possible. Il fallut pourtant partir le 3. d'Octobre. Le Margrave n'ayant point voulu lui donner d'argent, il fut obligé d'en emprunter. Ma santé, qui commençoit à se remettre, fut de nouveau dérangée par les inquiétudes que me causa son absence. Toute la famille, hors le Margrave, se rassembloit tous les soirs chez moi; nous tâchions de tuer le temps ensemble.

Je fis enfin ma première sortie et me préparois pour aller à Berlin, lorsque je reçus une lettre du roi, qui me replongea dans de nouveaux embarras. Il m'ordonnoit d'aller à Anspac. Je ne souhaite rien tant, me mandoit il, que la bonne union entre vos deux maisons; votre politique, votre intérêt, enfin tout vous la rend nécessaire. Je suis averti que mon gendre et ma fille seront fort piqués, si vous manquez à les aller voir; il faut éviter et étouffer toute animosité par votre présence, vous pourrez venir ensuite recevoir les caresses d'un père qui vous le prouvera. J'envoyai cette lettre au Margrave. Il me fit répondre par Mr. de Voit, que le conseil que le roi me donnoit étoit très-juste, et qu'il approuvoit fort que je le suivisse.

Tout cela étoit bel et bon, mais je n'avois point d'argent. J'avois épuisé ma bourse en faveur du prince et personne ne vouloit me faire crédit. Je me résolus donc de parler sur cet article et sur plusieurs autres au Margrave. J'ai appris par Mr. de Voit, lui dis-je, que votre Altesse approuve mon voyage d'Anspac. Je suis au désespoir de lui être à charge en cette occasion, mais votre Altesse sait l'impuissance dans laquelle je suis, de suffire à des dépenses extraordinaires; le peu de revenu que j'ai ne fournit qu'à peine à mon entretien, ce qui me met dans l'impossibilité de faire ce voyage et celui de Berlin à mes propres frais. D'ailleurs je ne crois pas que je puisse risquer d'emmener ma fille avec moi à ce dernier endroit, la saison étant trop avancée. Je ne puis pas non plus la laisser à l'abandon entre les mains de ses femmes; je souhaiterois fort pouvoir lui donner une gouvernante, qui pût avec le temps avoir soin de son éducation. Je penserai à tout cela, me dit-il, et je chargerai Mr. de Voit de ma réponse. Elle fut digne de lui. Il me fit dire, qu'il étoit très-mortifié de ne pouvoir m'accorder les deux articles en question; qu'il n'y avoit rien de stipulé dans mon contrat de mariage pour les frais des voyages que j'aurois envie de faire, ni pour l'entretien des filles que je mettrois au monde; qu'étant obligé d'équiper son fils cadet, ses finances en étaient si fort dérangées, que cela le mettoit hors d'état de m'assister.

J'avois reçu plusieurs fois des nouvelles du prince, qui ne pouvoit assez se louer des bontés que le roi lui témoignoit. Il me mandoit, que ce prince aussi bien que la reine marquoient une vive impatience de me revoir, et que tout le monde l'assuroit, que le roi avoit dessein de se signaliser en notre faveur: qu'il alloit incessamment à son régiment et qu'il passeroit par Rupin, pour y rendre visite à mon frère. Ses lettres me firent naître quelque espérance, que le roi me payeroit la course. J'eus mon recours à lui et je le suppliai, de m'envoyer de l'argent et de me mander ce que je ferois de ma fille. Pour ne point perdre de temps, Mr. de Voit me fit avoir 2000 écus qu'il emprunta sous son nom.

Le Margrave tomba malade dans ces entrefaites. Quoiqu'on cachât beaucoup le danger dans lequel il étoit, tout le monde en étoit informé, ce qui me fit reculer mon départ de quelques jours. Il refusa mes visites et ne voulut voir personne. Sa retraite nous mit un peu à notre aise, car le bon prince avoit le malheur d'endormir par son éternelle morale et ses répétitions continuelles ceux qui étoient obligés de l'entendre. Nous fûmes dédommagés de son absence par un autre personnage aussi ennuyeux que lui. Ce fut le cadet de ses frères, que je nommerai à l'avenir le prince de Neustat, parcequ'il y faisoit sa résidence.