Celui-ci étoit colonel d'un régiment au service de Danemarc et débarquoit fraîchement de Copenhague, dans l'intention de se marier, comme nous l'apprîmes depuis. Il notifia son arrivée à Neustat au Margrave et lui manda, qu'il iroit dans quelques jours à Bareith. Ce prince étoit le rebut de sa famille. Le Margrave ne le pouvoit souffrir et n'étoit point impatient de le revoir, surtout étant malade. Il lui répondit, qu'il lui feroit plaisir de venir lorsque je serois de retour d'Anspac et qu'il se porteroit mieux. Le prince reçut cette lettre proche de Bareith. Les chemins étoient si mauvais, qu'il ne put retourner sur ses pas. Sa grandeur se trouva fort offensée de cette lettre de son frère; pour s'en venger, il descendit à la maison de poste, où il passa la nuit sans faire annoncer son arrivée au Margrave, ni à aucun de la famille. Ce prince le fit prier plusieurs fois de venir occuper les appartements qu'on lui avoit préparés au château. Il le refusa constamment, disant, que son frère lui avoit fait une avanie, à laquelle il vouloit répondre en refusant de le voir. Après bien des allées et des venues, on lui dépêcha le prince Guillaume, qui amena enfin cette aimable figure chez le Margrave, et de là chez moi. Je commencerai son portrait du bon côté. Il étoit plus grand que petit et assez bienfait; la quantité de rats, qui logeoient dans sa cervelle, exigeoient beaucoup de place; aussi y en avoit-il dans sa caboche, qui étoit copieusement grande; deux petits yeux de cochon d'un bleu pâle remplaçoient assez mal le vide de cette tête; sa bouche carrée étoit un gouffre, dont les lèvres retirées laissoient voir les gencives et deux rangées de dents noires et dégoûtantes; cette gueule étoit toujours béante; son menton à triple étage ornoit ces charmes; un emplâtre servoit d'agrément à l'inférieur de ce menton; il y étoit flanqué, pour cacher une fistule, mais comme il tomboit souvent, on avoit le plaisir de la contempler à son aise et d'en voir sortir une cascade de matière, très-utile au bien de la société, qui pouvoit épargner par sa vue l'émétique et les vomitifs; aussi dit-on, que les médecins et les apothicaires employoient tout leur art pour le guérir, ne pouvant plus avoir de débit de leurs drogues évacuatives; à toutes ces beautés se joignoit celle d'une chevelure dorée et fort en désordre, qui accompagnoit très-bien un habit sans goût, mais si chargé d'or et d'argent, qu'à peine pouvoit-il le porter. Son âme étoit aussi bien avantagée que son corps; son cerveau se détraquoit par fois; il étoit furieux dans ses absences d'esprit et vouloit tuer tout le monde. Toute la famille se trouvoit rassemblée par sa présence.
Je partis enfin le 21. d'Octobre pour Anspac. Je devois m'arrêter à Erlangue, pour voir la ville et dîner chez la Margrave douairière, veuve du Margrave George Guillaume. Cette princesse avoit fait beaucoup de bruit dans le monde par sa beauté et sa mauvaise conduite. C'étoit une vraie Messaline, qui avoit tué plusieurs de ses enfans en se faisant avorter afin de conserver sa belle taille. Je n'étois pas fort empressée de la voir et priai le Margrave, de me permettre de passer la nuit à Beiersdorf, ne voulant point dormir dans une maison remplie des plus affreux désordres.
J'arrivai par des chemins épouvantables le soir à cette petite ville, qui est tout près d'Erlangue. J'y trouvai Mr. de Fischer, Mr. d'Egloffstein, chef d'un canton de la noblesse immédiate, Mr. de Wildenstein, membre de ce même canton, et Mr. de Bassewitz, lieutenant-général du cercle. Ces Mrs. me complimentèrent sur mon arrivée. Mr. de Fischer me dit, que le Margrave lui avoit ordonné de me recevoir avec les mêmes honneurs, qu'on avoit coutume de lui rendre; qu'il avoit averti la Margrave, de me traiter comme devoit l'être la fille d'un roi et de me céder le rang; que n'ayant rien pu obtenir d'elle sur cet article, il avoit commandé, qu'on me servît une table dans l'appartement qui m'étoit destiné; qu'il me conseilloit, de ne la point voir, ni même de lui faire annoncer ma venue. Il finissoit à peine ce discours, qu'on vint m'avertir, que le grand-maître de cette princesse demandoit à me parler. Je le fis entrer. Il me harangua une bonne demi-heure, toujours en bredouillant, et finit par me dire, que sa maîtresse alloit se mettre en carosse, pour venir me prier à souper. Je me défendis le mieux que je pus de la visite et du souper; m'excusant sur la fatigue du voyage. Voyant qu'il ne gagnoit rien de ce côté-là, il m'invita à dîner pour le lendemain. Mr. de Fischer prit la parole et lui dit: Son Altesse royale ira chez la Margrave, si elle veut lui rendre ce qui lui est dû, sans quoi elle ne l'honorera pas de sa présence. L'autre lui répliqua fort décontenancé, que sa maîtresse savoit trop bien ce qui étoit dû à la fille d'un grand roi pour y manquer, et qu'elle me rendroit tous les honneurs qui dépendroient d'elle. Je renvoyai d'abord un des Mrs. de ma suite lui rendre son compliment, après quoi je me mis à table. Pendant le souper Mr. de Fischer ne discontinua point de faire les éloges de mon beau-frère et ne daigna pas nommer le prince mon époux. J'en fus si piquée, que je me levai et donnai le bon soir à la société.
Je partis le jour suivant à dix heures. Je fus escortée par 4 compagnies de cavalerie, partie milice de Beiersdorf, partie d'Erlangue. Un grand cortège de Mrs., tant étrangers qu'en service, m'accompagna. J'entrai avec tout ce train en ville. La bourgeoisie et milice y étoient rangées sous les armes et bordoient les rues; l'affluence du monde qui accourut pour me voir, fut extrême. Je parvins enfin au château. Je trouvai la Margrave au bas de l'escalier avec toute sa cour. Après les premières politesses de part et d'autre, je montai à mon appartement, où elle me suivit. Cette princesse mérite bien, que j'en dise un mot.
Elle étoit née princesse de Saxe-Weissenfeld et soeur du duc Jean Adolf, elle avoit été belle comme un ange, à ce qu'on disoit; pour lors elle étoit si changée, qu'il falloit étudier son visage, pour trouver les débris de ses charmes; elle étoit grande et paroissoit avoir eu la taille belle; son visage étoit fort long ainsi que son nez, qui la défiguroit beaucoup, ayant été gelé, ce qui lui donnoit une couleur betterave fort désagréable; ses yeux, accoutumés à donner la loi, étaient grands, bien fendus et bruns, mais si abattus, que leur vivacité en étoit diminuée; au défaut de sourcils naturels, elle en portoit de postiches fort épais et noirs comme l'encre; sa bouche, quoique grande, étoit bien façonnée et remplie d'agrémens; ses dents blanches comme de l'ivoire et bien rangées; son teint, quoiqu'uni, étoit jaunâtre, plombé et flasque; elle avoit bon air, mais un peu affecté; c'étois la Laïs de son siècle; elle ne plut jamais que par sa figure, car pour de l'esprit, elle n'en avoit pas l'ombre.
Nous nous assîmes ensemble. La conversation fut assez indifférente; au lieu des hauteurs qu'elle avoit témoignées deux jours auparavant, elle me fit maintes bassesses, me baisant à tout moment la main, malgré bon gré que j'en eusse. Fort satisfaite des politesses que je lui fis, elle me dit, qu'elle étoit très-charmée d'avoir le bonheur de me connoître; qu'elle avoit eu bien peur de moi, puisqu'on lui avoit dit, que j'étois fière et hautaine et que je la traiterois du haut en bas. Elle me présenta sa soi-disante gouvernante (car elle n'en avoit jamais que d'emprunt) et ses deux filles d'honneur. Ces dernières étaient jumelles, très-petites et si replètes, qu'elles pouvoient à peine marcher; ces deux paquets de chair voulant se baisser pour me baiser la main, perdirent l'équilibre et roulèrent à terre, ce qui dérangea mon sérieux et celui de la noble assemblée. On ne sauroit se représenter rien de si hideux, que la de cour de cette Margrave; je crois que tous les monstres du pays et des alentours s'étoient rassemblés à son service; peut-être étoit-ce par bonne politique, voulant relever par ces horreurs ses charmes surannés. On servit enfin. La Margrave fut fort embarrassée pendant tout le repas. Mr. d'Egloffstein, son amant favorisé d'alors, l'avoit si bien sermonnée, qu'elle n'osoit ni manger ni parler sans sa permission. Je lui rendis visite l'après-dîner. Je trouvai dans son appartement les dames de la ville, qui me furent présentées. Après avoir pris le café, je voulus prendre congé d'elle, mais elle s'opiniâtra à vouloir m'accompagner jusqu'au bas de l'escalier, disant, que Mr. d'Egloffstein lui avoit ordonné ainsi, et qu'elle suivoit en tout ses volontés. J'eus beau m'opposer à cette extravagante politesse, il fallut la souffrir.
Comme il étoit tard et que les chemins étoient détestables, je fus obligée de rester la nuit à Carlsbourg, où je trouvai plusieurs officiers de la maison du Margrave d'Anspac et quelques Mrs. de cette cour, qu'il y avoit envoyés exprès pour y faire les honneurs.
J'arrivai enfin le soir suivant à cette ville, où je fus reçue à bras ouverts de mon beau-frère et de ma soeur. J'eus tout lieu d'être satisfaite de leurs attentions et de l'amitié qu'ils me témoignèrent. Il y eut pendant tout le séjour que j'y fis, table de cérémonie. Je priai en vain ma soeur, de lever cet ennuyant cérémonial et de vivre avec moi de bonne amitié, elle me répondit, qu'on ne pouvoit rien changer à cela; qu'ils seroient blâmés de tout le monde s'ils en agissoient autrement, puisque c'étoit un usage introduit dans toutes les cours. Elle se trouvoit enceinte de trois mois, ce qui causoit une joie universelle dans tous le pays. Son sort n'en étoit pas plus heureux. J'ai déjà dit ailleurs qu'elle avoit été fort mal élevée; on auroit pu redresser en partie cette négligence, si on lui avoit donné une femme d'esprit pour gouvernante, car elle n'avoit que 14 ans lorsqu'elle se maria; on gâta tout en lui donnant une campagnarde, pour laquelle elle n'avoit aucune considération.
Le Margrave s'étoit enfin lassé de ses caprices; deux indignes favoris, dont l'un étoit le grand-Maréchal de Sekendorff et l'autre un certain Mr. de Schenk, le gouvernoient entièrement et l'avoient plongé dans les débauches. Il avoit pris depuis peu une maîtresse de basse extraction, qui avoit vécu de son corps et s'étoit prostituée à tout venant. Il l'aimoit passionnément; son amour a été constant; il a encore actuellement cette catin, qui lui a donné trois enfans, dont, à ce que dit la chronique scandaleuse, il n'est point le père. Il a fait baroniser son fils putatif et lui a donné le nom de Falk, qui signifie faucon en françois, parcequ'il fait lui-même la profession de fauconnier, et en remplit jusqu'au plus vil emploi. Il étoit brouillé pour lors à toute outrance avec ma soeur. Celle-ci piquée qu'il lui préférât une infâme servante qui nettoyoit le château, lui en avoit fait de sanglans reproches, ce qui n'avoit fait qu'aigrir le mal. Je fis mon possible pour les raccommoder, et si je n'y réussis pas entièrement, j'obtins du moins qu'on bannît les éclats. Comme j'avois des attentions continuelles pour obliger chacun, je me fis beaucoup d'amis. Le Margrave lui-même lia avec moi une amitié qui a souvent été utile à ma soeur. Ce prince devant aller à Pommersfelde, pour y voir le prince de Bamberg, nous partîmes ensemble le 28. Octobre, la route étant la même jusqu'à Beiersdorf où le Margrave prit congé de moi.
J'y trouvai la réponse du roi à la dernière lettre que je lui avois écrite. Elle étoit de main propre; la voici mot pour mot.