J'eus enfin le lendemain le plaisir de voir mon frère. Il fut si charmé de me trouver auprès de la reine, qu'il se donna à peine le temps de lui dire deux mots, pour venir m'embrasser. Il est aisé de s'imaginer que notre entrevue fut des plus tendres. Nous avions tant de choses à nous dire, que nous ne savions par où commencer. Je lui contai tous mes désastres. Il me parut surpris de la réception qu'on m'avoit faite et me dit qu'il falloit que quelque chose secrète, qu'il ignoroit encore, eût produit ce subit changement; qu'il tâcheroit de s'en éclaircir et parleroit à Grumkow et à Sekendorff en ma faveur, ces deux personnages étant entièrement dans ses intérêts, et que pour ce qui regardoit la reine, il se chargeoit de lui faire entendre raison, ayant un grand ascendant sur elle. Elle se promenoit pendant toute cette conversation avec ma soeur et paroissoit inquiète. Nous nous rapprochâmes d'elles.

La reine fit tomber le discours à table sur la princesse royale future. Votre frère, me dit-elle en le regardant, est au désespoir de l'épouser et n'a pas tort; c'est une vraie bête, elle répond à tout ce qu'on lui dit par un oui et un non, accompagné d'un rire niais, qui fait mal au coeur. Oh! dit ma soeur Charlotte, votre Majesté ne connoît pas encore tout son mérite. J'ai été un matin à sa toilette; j'ai cru y suffoquer, elle puoit comme une charogne; je crois qu'elle a pour le moins dix ou douze fistules, car cela n'est pas naturel. J'ai remarqué aussi qu'elle est contrefaite; son corps du jupe est rembourré d'un côté, et elle a une hanche plus haute que l'autre. Je fus fort étonnée de ces propos, qui se tenoient en présence des domestiques et surtout en celle de mon frère. Je m'aperçus qu'il changeoit de couleur et qu'ils lui faisoient de la peine. Il se retira aussitôt après souper. J'en fis autant. Il vint me voir un moment après. Je lui demandai s'il étoit satisfait du roi? Il me répondit, que sa situation changeoit à tout moments; que tantôt il étoit en faveur et tantôt en disgrâce; que son plus grand bonheur consistoit dans l'absence; qu'il menoit une vie douce et tranquille à son régiment; que l'étude et la musique y faisoient ses principales occupations; qu'il avoit fait bâtir une maison et fait faire un jardin charmant, où il pouvoit lire et se promener. Je le priai de me dire, si le portrait que la reine et ma soeur m'avoient fait de la princesse de Brunswick étoit véritable? Nous sommes seuls, repartit-il, et je n'ai rien de caché pour vous, je vous parlerai avec sincérité. La reine par ses diables d'intrigues est la seule source de nos malheurs. A peine avez-vous été partie, qu'elle a renoué avec l'Angleterre; elle a voulu vous substituer ma soeur Charlotte et lui faire épouser le prince de Galles. Vous jugez bien qu'elle a employé tous ses efforts pour faire réussir son plan et pour me marier avec la princesse Amélie. Le roi en a été informé aussitôt que ce dessein a été tramé, la Ramen (qui est plus en grâce que jamais auprès d'elle) l'en ayant averti. Ce prince a été piqué au vif de ces nouvelles manigances qui ont causé maintes brouilleries entre la reine et lui. Sekendorff s'en est enfin mêlé, et a conseillé au roi de mettre fin à ces tripoteries, en concluant mon mariage avec la princesse de Brunswick. La reine ne peut se consoler de ce revers; le désespoir où elle est lui fait exhaler son venin contre cette pauvre princesse. Elle a prétendu de moi que je refuse absolument ce parti, et m'a dit, qu'elle ne se soucioit point, si la mésintelligence recommençoit entre le roi et moi; que je devois seulement témoigner de la fermeté et qu'elle sauroit bien me soutenir. Je n'ai point voulu suivre son conseil et lui ai déclaré nettement, que je ne voulois pas encourir la disgrâce de mon père, qui m'a fait assez souffrir par le passé. Pour ce qui regarde la princesse, je ne la hais pas tant que j'en fais semblant; j'affecte de ne pouvoir la souffrir, pour faire d'autant plus valoir mon obéissance auprès du roi. Elle est jolie, son teint est de lis et de roses, ses traits sont délicats et tout son visage ensemble fait celui d'une belle personne; elle n'a point d'éducation et se met très-mal, mais je ma flatte, que lorsqu'elle sera ici, vous aurez la bonté de la former. Je vous la recommande, ma chère soeur, et j'espère que vous la prendrez sous votre protection. On peut bien juger que ma réponse fut telle qu'il pouvoit la désirer.

Le roi nous annonça qu'il avoit fait venir une troupe de comédiens allemands. Nous vîmes le soir ce beau spectacle, qui étoit propre à dormir debout. Il y prit tant de goût, qu'il engagea la troupe. On étoit excommunié quand on n'y alloit pas. Le spectacle duroit quatre heures; on n'osoit ni remuer ni parler sans s'attirer des mercuriales; le froid y étoit excessif, ce qui faisoit beaucoup de tort à ma santé. Mon frère me dit, qu'il avoit parlé en ma faveur avec Sekendorff et Grumkow; que ce premier l'avoit prié de lui obtenir une audience secrète auprès de moi, et qu'il me conseilloit fort de le voir. C'est un brave homme ajouta-t-il en riant, car il m'envoie souvent des espèces dont j'ai grand besoin. J'ai déjà imaginé qu'il pourroit vous en procurer aussi; mes galions sont arrivés hier et j'en partagerai la charge avec vous. En effet il m'apporta le lendemain 1000 écus, m'assurant qu'il m'en feroit avoir davantage. Je fis beaucoup de difficultés pour les accepter, ne voulant pas lui être à charge. Il hocha la tête et me répondit: prenez-les hardiment, car l'Impératrice me fait tenir autant d'argent que j'en veux, et je vous assure que je déloge d'abord le diable de chez moi quand il vient s'y nicher. Mdme. l'Impératrice, lui repartis-je, est donc meilleure exorciste que les autres prêtres? Oui, me dit-il, et je vous promets qu'elle fera déloger votre diable aussi bien que le mien.

Quoique je fusse environnée d'espions de la reine, qui l'informoient tout de suite de toutes les allées et venues qui se faisoient chez moi, le prince trouva pourtant moyen d'introduire secrètement Seckendorff dans mon appartement. Je lui détaillai ma situation présente, tant du côté de Berlin que de celui de Bareith. Ce ministre étoit fort estimé du prince mon beau-père, qui avoit une grande confiance en lui. Il me répliqua d'abord, qu'il considéroit mon état comme un mal sans remède. Je connois à fond le Margrave, me dit-il, c'est un prince faux, dissimulé et soupçonneux; son petit génie est sans cesse agité de mille craintes; il s'est fiché dans la tête qu'on veut le forcer d'abdiquer; quel temps ne faudra-t-il pas pour lui ôter cette idée; je suppose même qu'on y réussisse, cela ne vous servira de rien, car il trouvera toujours de nouveaux sujets d'exercer son imagination et de vous faire enrager; il n'y a donc rien à espérer de ce côté-là. J'en dis autant du roi. Celui-ci est idolâtre de son argent, les beaux yeux de sa cassette l'attachent uniquement. Vous le connoissez, Madame, et vous devez savoir qu'il n'est pas facile à gouverner; nous pouvons faire Grumkow et moi tout le mal qu'il nous plaît, en revanche nous n'avons aucun crédit pour faire du bien. Il est vrai que ce prince a des intervalles de générosité, lorsqu'on saisit son premier mouvement, mais ce premier mouvement passé, on n'en tire plus rien. Il en est au repentir de toutes les promesses qu'il a faites à votre Altesse royale à l'hermitage et vous cherchera noise, pour pouvoir les rétracter. Vous voyez donc bien, Madame, qu'il faut vous armer de patience, la mort du Margrave étant le seul remède à vos maux, sa santé à toujours été très-foible, et il ne manquera pas de se tuer à force de boire. Cependant il vous reste encore une ressource. L'Impératrice m'ordonne de vous assurer de la haute estime et tendresse qu'elle a conçue pour votre Altesse royale sur le portrait avantageux qu'on lui a fait d'Elle; elle tâchera de vous convaincre en toute occasion de ses sentimens. Cette princesse est fort touchée d'apprendre l'éloignement que le prince royal semble avoir pour la princesse de Brunswick, sa nièce; elle souhaite avec ardeur une bonne harmonie entre les époux futurs, se flattant de resserrer encore plus étroitement par cette alliance les noeuds de l'amitié qui régne entre les maisons d'Autriche et de Prusse. Votre Altesse royale y peut contribuer mieux que personne par l'ascendant qu'Elle a sur l'esprit du prince son frère. Elle vous recommande cette nièce si chère et vous assure, qu'elle vous marquera sa reconnoissance par des preuves authentiques et qu'elle tâchera de vous faire plaisir en toute occasion. Je suis très-redevable, lui répondis-je, aux bontés que l'Impératrice me témoigne; j'aurois prévenu ses désirs quand même elle ne les auroit pas expliqués. Mon frère étant promis et n'y ayant, selon toute apparence, aucun obstacle qui puisse mettre empêchement à son mariage, je croirois agir contre mon devoir, si je ne travaillois de tout mon pouvoir à fomenter une bonne harmonie entre lui et sa future épouse. Il suffit qu'elle porte ce titre pour m'engager d'avoir pour elle tous les égards et toute considération qu'exige une personne qui appartient de si près à un frère qui m'est cher, et que j'aime avec tant d'ardeur. Je souhaiterois, Monsieur, que vous pussiez me donner d'aussi favorables résolutions que celles-ci sur le détail de mes chagrins, auxquels je sens bien que je succomberai. Je rompis cet entretien, dont je fus très-peu édifiée.

Mon frère retourna quelques jours après à son régiment, ce qui acheva de m'accabler de toute manière. Le roi s'occupoit de la comédie et de force repas qu'on lui donnoit. Grumkow, Sekendorff et plusieurs généraux le traitoient tous les jours à la ronde; on s'y enivroit à ne pouvoir rester debout. Le pauvre prince héréditaire étoit de toutes ces fêtes. Le roi le forçoit à boire malgré qu'il en eût. Il nous maltraitoit l'un et l'autre et ne nous parloit que pour nous dire des duretés. La reine au contraire en agissoit bien avec le prince et très-mal avec moi. Ma soeur, qui la gouvernoit entièrement, jalouse de l'amitié que mon frère m'avoit témoignée, l'animoit et tournoit en mal toutes mes actions et mes paroles. Elle ne pouvoit cacher le penchant qu'elle avoit pour le prince, tout le monde s'en apercevoit; elle lui attiroit les caresses de la reine et chantoit sans cesse ses louanges. Il badinoit avec elle, feignant de ne point s'apercevoir de l'inclination qu'elle avoit pour lui.

Les fatigues et les chagrins commençoient à me ruiner la santé. J'étois très-inquiète à l'égard de celle du prince. Il revint un jour d'un de ces fameux repas, qui s'étoit donné chez le général Glasenap, plus pâle que la mort et dans un emportement si terrible, qu'il trembloit comme une feuille. Je fus fort effrayée de le voir en cet état, et ma frayeur fut augmentée par une défaillance qu'il prit un moment après. Quoiqu'à demi-morte moi-même, je lui donnai promptement du secours et le rappelai à la vie. Il me conta alors la scène qui s'étoit passée entre le roi et lui. Ce prince, contre sa coutume, ne l'avoit point placé à table à côté de lui. Sekendorff avoit été obligé par son ordre de se mettre entre eux deux. Le roi, adressant la parole à Sekendorff, lui dit assez haut pour que le prince pût l'entendre: je ne puis souffrir mon gendre, c'est un sot; je fais ce que je puis pour le morigéner et j'y perds mes peines; il n'a pas seulement l'esprit de vider un grand verre et ne prend plaisir à rien. Le prince en tenoit justement un qu'on lui avoit porté à la santé du roi. Outré de ce qu'il venoit d'entendre: je voudrois dit-il tout haut à Sekendorff, que le roi ne fût pas mon beau-père, je lui ferois voir bientôt que ce sot dont il parle, pourroit lui faire changer de langage, et qu'il n'est pas homme à se laisser maltraiter. Il avala en même temps cette furieuse lampée, qui lui fut quasi aussi funeste que du poison. Le roi devint cramoisi de colère; il se contint toutefois assez pour ne rien répliquer. Il se leva peu après de table et s'en retourna seul dans sa chaise, sans y faire placer le prince, qui fut obligé de retourner à pied au château, n'ayant point de voiture. Il étoit dans une telle fureur, que je crus qu'il prendroit une attaque d'apoplexie.

Comme il n'étoit pas en état d'aller à la comédie et que j'y craignois de nouvelles catastrophes, je fis faire ses excuses et les miennes à la reine, sous prétexte qu'il étoit incommodé. Elle me fit répondre, que le prince pouvoit faire ce qui lui plaisoit; qu'elle ne feroit point nos excuses au roi et qu'absolument je devois sortir. Il ne voulut pas rester seul; nous allâmes l'un et l'autre à cette chienne de comédie. Je mis une coëffe, pour cacher mon désordre, et ne fis qu'y pleurer. Le prince étoit si défait, que tout le monde s'en aperçut.

Nous nous retirâmes aussitôt après souper. Il fut très-malade toute la nuit et voulut à toute force retourner à Bareith. J'étois de son avis, mais Sekendorff et Grumkow l'en détournèrent, en l'assurant, qu'ils parleroient très-fortement à son sujet au roi et tâcheroient de lui faire changer de conduite. Ils boudèrent ensemble tant qu'il resta à Berlin. Il retourna enfin à Potsdam, où nous le suivîmes l'année 1733.

La santé du prince étoit fort dérangée; il maigrissoit à vue d'oeil et se trouvoit incommodé d'une toux qui ne lui laissoit de repos ni jouir ni nuit. Les médecins de Berlin commençoient à craindre qu'il ne prît l'étisie, ce qui me mettoit dans de cruelles alarmes. Le séjour de Potsdam ne fit que les augmenter; les veilles et les fatigues continuelles qu'il enduroit augmentèrent son mal. La triste vie que nous y menions abattoit l'esprit autant qu'elle nuisoit au corps. On dînoit à midi. Le repas étoit mauvais et si mince, qu'on ne pouvoit se rassasier. Un fou, placé vis-à-vis du roi, lui contoit les nouvelles des gazettes, sur lesquelles il faisoit des commentaires politiques aussi ennuyeux que ridicules. Au sortir de table le prince dormoit dans un fauteuil, placé à côté de la cheminée; nous étions tous à l'entour de lui à le voir ronfler; son sommeil duroit jusqu'à trois heures, puis il alloit se promener à cheval. J'étois obligée de rester toute l'après-midi chez la reine et de lire devant elle ce que je ne pouvois supporter. Les piquanteries et les mercuriales ne cessoient point. A force d'en entendre j'aurois dû m'y accoutumer, mais ma sensibilité naturelle me les faisoient sentir bien vivement. Je ne voyois presque point le prince, la reine ne le vouloit pas; le moindre coup-d'oeil que je lui faisois, étoit un crime qu'il falloit expier par de sanglantes railleries. Le roi revenoit à six et se mettoit à peindre ou plutôt à barbouiller jusqu'à sept; ensuite il fumoit. La reine jouoit pendant ce temps au tocadille. On soupoit le soir à huit heures chez cette princesse; la table duroit toujours jusqu'à minuit; la conversation étoit semblable au sermon de certains prédicateurs, qui sont des remèdes contre l'insomnie. C'étoit la Montbail qui en faisoit les frais et qui nous assommoit avec ses vieux contes et légendes de la cour d'Hannovre que nous savions par coeur. Toutes les différentes situations de ma vie ne m'ont rien paru en comparaison de celle-là; rien ne m'étoit plus cher que le prince, je le voyois dépérir journellement, sans pouvoir le soigner ni le secourir. J'étois maltraitée de tous côtés, je n'avois pas un sou et je souffrois continuellement. La seule pensée réjouissante qui me restât encore, étoit celle d'une mort prochaine, toujours le dernier secours des malheureux; j'avois un dégoût continuel; je ne me suis nourrie deux ans entiers que d'un morceau de pain sec et d'eau toute pure, sans rien prendre hors des repas, mon estomac ne pouvant même supporter le bouillon.

Le roi fut fort affligé en ce temps-ci en apprenant la nouvelle du décès du roi de Pologne. Ce prince avoit rendu l'esprit à Varsovie, où il s'étoit rendu pour assister à la diète. Grumkow l'avoit vu sur la route à Frauenblatt, où il avoit été le complimenter de la part du roi de Prusse. Ils firent une forte débauche ensemble en vin d'Hongrie, ce qui accéléra la fin de ce prince. Le congé qu'il prit de ce ministre, qu'il aimoit beaucoup, fut de plus tendres; adieu! mon cher Grumkow, lui dit-il, je ne vous reverrai plus. Quelques jours avant l'arrivée du courrier, Grumkow dit au roi en ma présence et celle de plus de 40 témoins: Ah! Sire, je suis au désespoir, le pauvre patron est mort. J'étois cette nuit bien éveillé, tout-à-coup le rideau de mon lit s'est ouvert; je l'ai vu, il avoit un habit mortuaire; il m'a regardé fixement; j'ai voulu me lever, étant fort altéré, mais ce fantôme a disparu. Il se trouva par hazard que le roi de Pologne décédât même nuit. Je crois que Grumkow ayant l'esprit frappé des dernières paroles que lui avoit dites ce prince, avoit pris ce songe pour une vérité. Quoiqu'il en soit, cette vision le rendit mélancolique pendant quelque temps, et ce ne fut qu'avec le secours du vin de Hongrie qu'il reprit sa gaieté naturelle.