Cependant le prince héréditaire s'affoiblissant à vue, succomba sous le poids de son mal et n'étoit plus en état de quitter le lit. J'envoyai chercher le chirurgien-major du régiment du roi, qui lui trouva de la fièvre. Il se chargea de faire ses excuses au roi, auquel il exagéra si bien le danger dans lequel il se trouvoit, que ce prince en fut fort effrayé. L'inquiétude que ce récit lui causa l'obligea de venir nous voir. Il parut surpris de trouver en si peu de temps le prince si changé; la peur qu'il eut de sa mort prochaine lui fit dépêcher sur-le-champ une estafette à Berlin, pour en faire venir les plus fameux médecins. Je vis entrer le jour suivant toute la faculté en procession dans ma chambre. Le prince ne put s'empêcher de rire en voyant ces doctes personnages, et me demanda, si je voulois le faire recevoir médecin, ou l'envoyer à l'autre monde? Après que cette noble faculté eut examiné toutes les circonstances de son mal, elle conclut, que moyennant du repos et beaucoup de régime, on pourrait prévenir l'étisie.
J'étois seule avec Mdme. de Sonsfeld à Potsdam, ayant été obligée de laisser le reste de ma suite à Berlin par ordre du roi Je ne quittois ni nuit ni jour le prince, et ne m'absentois qu'un quart d'heure pour rendre mes devoirs à la reine et au roi. Ce dernier me faisoit mille caresses et louoit mon assiduité auprès de mon époux, en disant que toutes les femmes dévoient suivre le bon exemple que je leur donnois. Je suis très-bien informé, me dit-il une après-midi que je lui faisois ma cour, de ce qui cause la maladie de votre mari. Il s'est fâché de quelques propos que j'ai tenus sur son sujet le jour que je dînai chez Glasenap, et il s'est fort emporté ici contre quelques-uns de mes officiers, qui l'ont raillé assez fortement par mon ordre. J'ai eu tort, mais tout ce que j'ai fait n'a été que par bonne intention et par amitié pour vous et pour lui. J'ai voulu le dégourdir, il faut qu'un jeune homme ait de la vivacité et de l'étourderie et qu'il ne soit pas toujours comme un Caton; mes officiers sont tous propres à le former.
La mauvaise humeur de la reine continuoit toujours, elle me cherchoit noise sur tout ce que je faisois. Lorsque je venois le matin chez elle, elle me disoit: bonjour! Madame, mon Dieu! comme vous voilà bâtie; vous êtes coëffée comme une folle, et toujours ce cou alongé; je vous l'ai dit déjà cent fois que je ne puis souffrir votre mauvais air, vous me ferez enfin perdre patience! C'étoit le refrain de tous les jours. Elle vouloit que je fusse habillée à la mode de Berlin; on y portoit les cheveux tout plats sans la moindre frisure; les miens étoient accommodés à la françoise, le prince héréditaire l'ayant voulu comme cela, et d'ailleurs on les portoit ainsi par tout pays, hors à Berlin. J'étois si maigre, que j'avois peine à me tenir dans mon corps de jupe, et ayant toujours l'estomac enflé, je souffrois beaucoup quand je voulois me redresser; mais tout cela n'étoient qu'excuses frivoles qu'on n'acceptoit pas.
Les nouvelles que je reçus dans ce temps-là de Bareith furent bien satisfaisantes. Mlle. de Sonsfeld me mandoit que la santé du Margrave dépérissoit à vue. Il étoit allé à Neustat voir son malotru de frère, dont j'ai fait le portrait ci-dessus. Ce prince venoit d'épouser une princesse d'Anhalt-Schaumbourg. Le Margrave fit des dépenses énormes pendant son séjour de Neustat; il y passoit les journées entières à boire et à se divertir. Il fit une terrible chûte dans son ivresse, étant tombé d'un escalier. On l'emporta à demi-mort dans son appartement. Je ne sais s'il se blessa intérieurement, les médecins qu'il avoit autour de lui étant si ignorans, qu'on ne pouvoit se fier à leur rapport. Soit donc la chûte ou la boisson, l'une des deux au moins lui causa une si terrible perte de sang par les hémorroïdes, qu'on s'attendoit à le voir expirer. On envoya même chercher un ecclésiastique, pour lui faire la prière et le préparer à la mort, mais son tempérament le sauva encore pour cette fois et il se remit, quoique fort lentement.
Tout le monde crioit depuis ce temps après notre retour. Le Margrave le souhaitoit lui-même et m'écrivit, que je devois lui mander de quelle façon il devoit s'y prendre pour nous faire retourner à Bareith. Je montrai sa lettre à quelques personnes dont j'étois sûre qu'ils le rediroient au roi, et leur contai toutes les circonstances que je viens de rapporter. On ne manqua pas d'en avertir le roi. Il ne vouloit pas nous perdre et malgré cela il ne vouloit pas en agir bien avec nous. Cependant il résolut de tâcher de nous regagner, pour nous ôter toute idée de départ. Il me fit mille caresses et me parla avec éloge du prince héréditaire, mais tout cela ne me touchoit plus, j'avois été trop souvent trompée pour être plus long-temps sa dupe. Le roi ne se portoit point bien; il étoit fort changé de visage et le corps lui enfloit toutes les nuits. Une après-midi qu'il dormoit et que nous étions toutes assises autour de lui, il lui prit une suffocation. Comme il ronfloit toujours extrêmement fort, nous ne nous en aperçûmes pas d'abord. Je fus la première à remarquer qu'il devenoit tout noir et que le visage lui enfloit. Je me mis à crier en le disant à la reine; elle le poussa plusieurs fois pour le réveiller, mais inutilement. Je courus appeler du monde; on lui coupa la cravate et nous lui jetâmes tous de l'eau dans le visage, ce qui le fit enfin revenir peu à peu. Il fut fort altéré de cet accident mais tous les médecins qu'il avoit autour de lui pour lui faire leur cour, traitèrent cela en bagatelle, quoique dans le fond il fût fort dangereux et chacun se disoit à l'oreille que c'étoit une goutte remontée, qui pouvoit lui jouer de mauvais tours.
Le belle saison qui réjouit et fait revivre la nature ne fut pour nous qu'une nouvelle pénitence; nous étions obligés d'aller tous les soirs au jardin du roi. Ce prince lui avoit donné le nom de Marli je ne sais pourquoi. C'étoit un très-beau jardin potager, où le roi s'étoit fait un plaisir de ramasser toutes des meilleurs sortes de fruits qu'il y ait en Europe; mais il n'y avoit pas le moindre agrément à s'y promener, n'y ayant point d'ombre. Nous y allions à trois heures de l'après-midi pour nous griller à la fraîcheur de Mr. de Vendôme. On y soupoit à huit heures très-frugalement et sans se charger l'estomac, et on se retiroit à neuf heures. Le roi se levait tous les jours à quatre heures du matin, pour être présent à l'exercice de son régiment. Cet exercice se faisoit sous mes fenêtres, et comme je logeois au rez de chaussée, je ne pouvois fermer les yeux de toute la nuit, car on tiroit par divisions et par pelotons. Un soldat, voulant charger trop vite, et n'ayant pas eu le temps de tirer la baguette de son fusil, le coup donna dans ma chambre et abattit le miroir de ma toilette, qui par un hazard sans exemple resta dans son entier.
Je supportois toutes ces fatigues avec patience, le retour du prince héréditaire me causoit trop de joie pour penser à autre chose. Il arriva le 21. de Mai à Potsdam en compagnie de mon frère. J'eus la satisfaction de lui trouver beaucoup meilleur visage que lorsqu'il étoit parti, mais sa toux continuoit toujours, quoiqu'elle fût fort diminuée. Le roi le reçut très-bien et fut très-content du rapport qu'il lui fit de son régiment. La Margrave Albertine, sa fille et le prince de Berenbourg arrivèrent le même soir. Les noces de ce dernier étoient fixées au lendemain. La princesse Albertine étoit dans un contentement parfait, et ne faisoit que rire lorsqu'on lui parloit de son futur. Elle avoit deux dames qui faisoient son écho; le prince donnoit le signal par un éclat de rire, ses deux dames y répondoient et nous trouvions cela si drôle, que nous en riions aussi, si bien que ce n'étoient que risées. Le roi qui aimoit à tourmenter la promise, lui disoit maintes gravelures, auxquelles elle ne répondoit qu'en riant et s'attiroit à elle et à nous tous de grosses sottises. Je me tuois de lui dire de prendre son sérieux, mais c'étoit peine perdue, et sa joie d'avoir bientôt un si aimable mari étoit trop vive pour la contenir.
Le prince héréditaire et le prince Charles de Brunswick, que le roi avoit aussi invité à la noce, allèrent le lendemain rendre visite au promis, plus pour s'en divertir que par civilité. Il n'y avoit que lui qui ignorât qu'il devoit se marier le soir, ses distractions ou sa courte mémoire le lui avoient fait oublier. Il juroit comme un charretier qu'il n'avoit ni habit ni robe de chambre, et qu'il falloit remettre la noce au lendemain. Cela divertit beaucoup le roi. Le prince héréditaire fut obligé de lui prêter sa robe de chambre. Il en fut si reconnoissant, qu'il lui demanda conseil sur tout ce qu'il devoit faire. Dieu sait en quelles mains charitables il étoit tombé et les conseils qu'il lui donna. Je sais bien que je n'ai rien vu de plus comique que cette noce. Il y eut trois jours de suite bal, où nous nous en donnâmes au coeur joie. Mais cette joie s'évanouit bien vite, car le prince héréditaire fut obligé de retourner à son régiment. Il repartit le 26. de Mai aussi bien que mon frère et toutes les autres principautés.
Le roi avoit été fort charmé du prince héréditaire; il me dit qu'il le trouvoit fort changé à son avantage. Ce sera mon gendre favori, ajouta-t-il; et adressant la parole à la reine: j'aime trop mes enfans, lui dit-il, oui, que le diable m'emporte! si je ne donne à mon gendre tout l'argent que je lui ai prêté, pourvu qu'il continue à en agir comme il le fait à présent. Je m'approchai de lui, et lui baisant la main je le remerciai avec les termes les plus tendres, et comme il me répéta encore une fois ce qu'il venoit de dire à la reine, je lui répondis, que je serois au désespoir s'il pouvoit s'imaginer qu'il y eût quelques vues d'intérêt dans notre conduite; qu'il étoit vrai que nous avions eu besoin de son secours, mais que nous ne voulions point lui être à charge, et que, si je savois que la promesse qu'il venoit de me faire l'incommodât le moins du monde je serais la première à refuser cette grâce. Les larmes lui vinrent aux yeux et me regardant tendrement; non, dit-il, ma chère fille, je ne me résoudrai jamais à vous laisser partir d'ici et j'aurai soin de vous tant que je respirerai. Je fus touchée de ces dernières paroles, mais elles m'alarmèrent beaucoup; je connoissois trop l'inconstance du roi pour me fier à toutes ces belles paroles. J'y fus pourtant sensible; je l'aimai tendrement et sans la jalousie que la reine avoit contre moi, j'aurois pu regagner son coeur; mais il étoit impossible qu'on pût être bien auprès de l'un sans se brouiller avec l'autre. Elle me rendit bien cher ce moment de douceur que je venois de goûter, et ne fit que me quereller depuis le matin jusqu'au soir. Je n'ai jamais pu approfondir une intrigue qu'on avoit formée contre le prince héréditaire et moi, je ne sais pas encore qui en étoit l'auteur; mais je sais bien qu'en ce temps-là on fit ce que l'on put pour mettre la désunion entre nous. On venoit me dire pis que pendre de lui, pendant qu'on lui en disoit autant de moi. Mais tout cela ne faisoit aucune impression sur nous, et nous nous avertissions mutuellement de ces belles menées.