Le roi me dit un jour; j'ai fait un plan pour votre établissement ici. Je donnerai une pension à votre mari, afin qu'il puisse tenir son ménage sans s'incommoder; il restera à Basewaldt et vous irez le voir de temps en temps; car si vous étiez toujours auprès de lui, il négligeroit le service. On peut bien juger combien ce beau plan fut de mon goût. Cependant je ne voulus point rompre en visière au roi et lui répondis simplement, que j'encouragerois toujours le prince héréditaire à faire son devoir. Le roi remarqua bien que ses idées ne me plaisoient pas et il changea de discours. Comme il devoit partir avec la reine le 8. de Juin, pour se rendre à Brunswick et y assister aux noces de mon frère, qui devoient y être célébrées, je lui demandai la permission d'aller joindre le prince héréditaire à son régiment. Il me l'accorda d'abord, mais ayant rêvé quelque temps il me dit: cela ne vaut pas la peine de faire ce voyage; je serai de retour dans huit jours et je le ferai venir alors.

Je fus fort estomaquée de cette réponse; je craignois Berlin comme le feu; je m'attendois à y recevoir de nouveaux désagrémens, et la reine y avoit pourvu, ayant défendu à mes soeurs de venir chez moi et ayant fait ordonner la même chose à ses dames. Tout cela me mit le sang si fort en mouvement, que je me trouvai mal le soir et fus obligée de me retirer. Je me mis tout de suite au lit, où je m'endormis de foiblesse et de fatigue. J'avois reposé environ trois heures, lorsque j'entendis un bruit épouvantable dans ma garderobe. Je m'éveillai en sursaut, et ouvrant mon rideau j'appelai ma bonne et fidèle Mermann, compagne de tous mes chagrins et qui ne me quittoit jamais; mais j'avois beau m'égosiller, personne ne venoit et le bruit augmentoit. Mais quelle fut ma frayeur quand je vis enfin ouvrir la porte, et qu'à la lueur de la lampe qui brûloit dans ma chambre, j'aperçus une douzaine de grands grenadiers avec leurs moustaches noires, et que je vis étinceler leurs armes. Je me crus pour le coup perdue et qu'on venoit m'arrêter; je m'examinois déjà, pour savoir quel crime j'avois commis, sans me trouver coupable de rien. Ma femme de chambre me tira enfin d'inquiétude; elle entra dans ma chambre et me dit, qu'elle n'avoit pu venir plutôt, s'étant disputée avec ces gens pour les empêcher d'entrer; que le feu étoit au château et qu'il étoit cause de cette rumeur. Je lui demandai où il brûloit? Elle biaisa quelque temps; enfin elle me dit que c'étoit dans la chambre de mes soeurs, et que leurs domestiques n'y vouloient laisser entrer personne, disant que c'étoit chez moi. Ma gouvernante étoit d'abord accourue au premier bruit; elle amusa assez long-temps les officiers, pour me donner le temps de me lever. Ils visitèrent toute ma chambre, où tout étoit en très-bon ordre et où ils ne trouvèrent pas la moindre apparence de feu. Ils passèrent ensuite dans celle de mes soeurs, qui logeoient porte à porte avec moi. Ils la trouvèrent en flammes, leurs lits étoient déjà à demi consumés et la boiserie de la chambre étoit toute en feu. À force de bras on l'éteignit et ils allèrent en faire le rapport au roi. Ce prince étoit fort rigide sur de pareilles choses, et les domestiques innocens ou coupables étoient chassés sans rémission.

J'aurois été bien lotie si cet accident étoit arrivé chez moi. A la première alarme on avoit déjà eu la bonté de dire au roi que c'étoit dans ma chambre, et il en avoit fait beaucoup de bruit; dès qu'il sut que c'étoit dans celle de mes soeurs il se rappaisa. Celles-ci vinrent tout effrayées chez moi et crioient miséricorde, ne sachant où coucher. J'offris mon lit à ma soeur Charlotte, les deux autres s'accommodèrent de celui du prince héréditaire et la Montbail fut obligée de se contenter d'un lit de reposes, ce qui la fit grogner non entre ses dents, car il y avoit belle saison qu'elle les avoit perdues, et il ne lui en restoit plus qu'une, sur laquelle elle jouoit de l'épinette. Je crus que dans son désespoir cette dernière relique mâchelière nous sauteroit à la tête, car elle ne pouvoit se consoler de n'avoir point de lit de plume, pour y dorloter sa vieille carcasse décharnée. Ma soeur s'endormit tout de suite, mais n'étant pas accoutumée à coucher à deux, elle me donnoit des coups en dormant pour se faire place, qui me réveilloient en sursaut à demi-endormie; je lui en rendois; nous nous mettions à rire et à peine avions-nous fermé les yeux que cette bataille recommençoit. Mes deux soeurs cadettes faisoient le même ménage de leur côté. Voyant enfin que nous ne pouvions avoir de repos, nous appelâmes nos gens et nous fîmes donner le déjeûner. La Montbail voulut en faire l'ornement; elle vint nous apparoître comme le soleil levant, tout son déshabillé étant jonquille aussi bien que son visage. Elle nous chanta ses doléances sur l'incommodité qu'elle avoit soufferte toute la nuit, ayant été si mal couchée, et se plaignant que toutes ses côtes lui faisoient mal. J'eus une joie maligne de cette petite mortification qu'elle venoit d'essuyer, elle m'en procuroit tous les jours par douzaine, animant la reine et ma soeur Charlotte contre moi. Cette dernière obtint avec beaucoup de peine la grâce de ses domestiques du roi. Ce prince me dit, que j'avois été bien bonne de m'incommoder ainsi toute la nuit pour accommoder mes soeurs. Nous lui contâmes nos aventures nocturnes, qui le firent rire de bon coeur. Il devoit partir le jour suivant avec la reine. Cette princesse étoit dans une noire mélancolie; elle étoit changée de visage que cela faisoit peine à voir, mais sa mauvaise humeur empêchoit qu'on en pût avoir compassion, car elle devenoit quasi aussi méchante que le roi, et personne ne pouvoit durer avec elle, pas même ma soeur. Mon frère arriva le soir. Il fut de très-bonne humeur avec moi, mais dès que quelqu'un le regardoit, il faisoit la moue et affectoit d'être triste. Nous nous séparâmes tous le lendemain et j'allai à Berlin avec mes soeurs.

Le roi nous avoit ordonné d'aller tous les soirs à la comédie allemande, de quoi nous enragions de bon coeur. Les princesses du sang qui étoient toujours fort de mes amies, y venoient par complaisance pour moi et je m'entretenois avec elles sans prendre garde au spectacle, qui étoit plus pitoyable chose du monde. La Margrave Philippe m'invita plusieurs fois à souper. Je me divertissois fort bien auprès d'elle; nous y avions une petite coterie de gens d'esprit; qui rendoit nos soupers fort agréables. J'évitai de hanter tant qu'il m'étoit possible tous ceux que je connoissois propres à me chagriner, ce qui me fit passer mon temps assez paisiblement à Berlin.

Sastot, chambellan de la reine venoit souper chez moi. Quoiqu'il fût intime avec Grumkow, il étoit fort honnête homme et m'étoit fort attaché. Il n'avoit pas un grand génie, mais il avoit beaucoup de bon-sens. Je lui faisois part de tous mes chagrins et de la résolution que j'avois prise, de m'en retourner à Bareith, à quelque prix que ce fût, après la revue du régiment du prince héréditaire. Il me conta là-dessus que Grumkow l'avoit chargé de me dire, qu'il avoit reçu, il y avoit quelque temps, une lettre du prince héréditaire, qui lui avoit marqué avoir les mêmes intentions que moi et sembloit même vouloir se défaire de son régiment prussien; qui lui, Grumkow, en avoit fait la confidence au roi et lui avoit représenté combien nous étions mécontents de sa façon d'agir envers nous; que le roi avoit été fort surpris, et qu'après avoir rêvé quelque temps il lui avoit dit: je ne puis me résoudre à laisser partir ma fille et mon gendre, je lui donnerai vingt mille écus de pension après la revue, à condition qu'il reste à son régiment; et pour ma fille, elle restera auprès de sa mère et pourra l'aller voir de temps en temps; que Grumkow ne sachant point nos intentions, n'avoit rien voulu répondre là-dessus, mais qu'il me prioit de lui faire savoir ce qu'il devoit faire. Je chargeai Sastot d'un compliment très-obligeant pour ce ministre, et le fis prier instamment de faire ensorte que nous pussions partir; que ma santé étoit ruinée; que j'étois accablée de fatigues et de chagrins, et que je ne voulois pas vivre séparée du prince héréditaire; qu'il ne nous convenoit ni à l'un ni à l'autre d'aller nous ensevelir dans une garnison; que le Margrave baissoit à vue d'oeil et que notre présence étoit nécessaire à Bareith.

Sastot vint le lendemain m'apporter sa réponse. Il me faisoit assurer, qu'il emploiroit tous ses efforts pour nous faire partir, mais qu'il étoit nécessaire que le Margrave fît des démarches pour cela, et qu'il falloit commencer par prévenir le roi sur la maladie de ce prince. Il me fit dire aussi, que les états du pays de Clève avoient envoyé, il y avoit quelque temps, des députés au roi, pour le supplier de me nommer gouvernante de leur province, s'offrant de m'entretenir à leurs dépens et sans qu'il en coûtât une obole au roi; mais que ce prince les avoit renvoyés avec une forte mercuriale, et leur avoit défendu sous peine de punition de ne jamais revenir lui faire de pareilles propositions. Je fus très-fâchée du chagrin que ces bonnes gens s'étoient attiré pour l'amour de moi. Je n'avois pas eu la moindre idée de la démarche qu'ils avoient faite, sans quoi je l'aurois empêchée pouvant bien prévoir que le roi la refuseroit.

J'étois dans l'impatience de recevoir des nouvelles de Brunswick, et de savoir les particularités qui s'y passoient. Mon frère eut l'attention pour moi de m'en faire informer; il m'envoya Mr. de Kaiserling, son favori, dans ce temps là. Il me dit, que mon frère etoit fort content de son sort, qu'il avoit très-bien joué son personnage le jour de ses noces, qui avoient été célébrées le 12. de Juin, ayant affecté d'être d'une humeur épouvantable et ayant beaucoup grondé ses domestiques en présence du roi; que le roi l'en avoit plusieurs fois repris et avoit paru fort rêveur; que la reine étoit enthousiasmée de la cour de Brunswick, mais qu'elle ne pouvoit souffrir la princesse royale et qu'elle avoit traitée les deux duchesses comme des chiens; que la duchesse régnante avoit voulu s'en plaindre au roi et qu'on l'en avoit empêchée avec beaucoup de peine. Je reçus aussi le soir une lettre de main propre du roi; elle étoit des plus obligeantes. Ce prince m'ordonnoit de me rendre le jour suivant à Potsdam avec mes soeurs, et m'assuroit, que j'y reverrois bientôt le prince héréditaire. Ce dernier article me causa une joie sans égale, et je partis gaiement pour Potsdam.

Le roi y arriva avant la reine. Il me témoigna mille bontés. Il me dit, qu'il étoit charmé de sa belle-fille, que je devois lier amitié avec elle; qu'elle étoit une bonne enfant, mais qu'il falloit encore l'élever. Vous serez bien mal logée, continua-t-il, je ne puis vous donner que deux chambres; vous vous y accommoderez avec votre Margrave, votre soeur et toute votre suite. La reine qui arriva dans ces entrefaites, rompit la conversation. Elle me fit assez bon accueil et dit à ma soeur en l'embrassant: je vous félicite, ma chère Lottine, vous serez fort heureuse, vous aurez une cour magnifique et tous les plaisirs que vous pourrez souhaiter. Elle me conta ensuite, que mon frère ne pouvoit pas souffrir la princesse royale et que le mariage n'étoit point consommé; qu'elle étoit plus bête que jamais, malgré les soins que Mdme. Katch, sa grande gouvernante, se donnoit pour la morigéner. Elle vous plaira au premier coup-d'oeil, me dit-elle, car son visage est charmant, mais elle n'est pas supportable quand on la voit plus d'un moment. Elle se mit à rire ensuite de la belle ordonnance que le roi avoit faite pour nous loger, et nous demanda comment nous ferions? Ma soeur lui répondit, que le roi avoit beau ordonner, et qu'il étoit impossible que nous pussions nous accommoder ensemble. En effet je crois que jamais personne ne se seroit avisé de pareille chose. Les deux chambres qu'on nous destinoit n'avoient point de dégagement et l'une étoit un petit cabinet. Nous allâmes, ma soeur et moi, faire nos petits arrangemens; je lui laissai le cabinet pour elle et sa femme de chambre, et à force de paravens je fis tout un appartement de ma chambre; nous y étions dix personnes, compté le prince héréditaire et nos domestiques. Ma gouvernante qui se trouvoit depuis quelque temps fort incommodée, tomba tout d'un coup malade d'une inflammation à la gorge, accompagnée d'une grosse fièvre. Je fus fort alarmée de son mal d'autant plus que je n'avois personne autour de moi.

J'attendois le prince héréditaire le surlendemain, et la princesse royale; le duc, la duchesse de Brunswick et le duc et la duchesse de Bevern avec leur fils devoient arriver le 22. de Juin. La reine m'avoit fait un terrible portrait de celle de Brunswick. Cette princesse étoit mère de l'Impératrice et prétendoit en cette qualité des honneurs et des distinctions qu'elle n'étoit pas en droit d'exiger. Elle étoit d'une hauteur insupportable et avoit voulu prétendre le pas devant la princesse royale. La reine me dit, que si je prenois mes mesures d'avance, j'aurois beaucoup de tracasseries avec elle.

Je me trouvai fort embarrassée. Le roi vivoit comme un gentil-homme campagnard et ne vouloit pas qu'il y eût un ombre de cérémonie chez lui. Il traitoit mes soeurs comme filles de la maison et vouloit qu'elles en fissent les honneurs, ne pouvant souffrir les disputes de rang; elles cédoient à toutes les princesses étrangères qui venoient à Berlin. Je savois que c'étoit une corde fort difficile à toucher et qui pouvoit me causer beaucoup de chagrin, mais je savois aussi que si je perdois une fois mes prérogatives comme fille de roi, je ne les rattraperois jamais. Après bien des réflexions je me résolus de risquer le paquet et d'en parler au roi. La reine promit de m'appuyer de toutes ses forces.