Cette princesse avec mes frères et soeurs lui souhaitoient toujours le bon soir, et restoient auprès de lui jusqu'à ce qu'il se fût endormi. Je m'étois dispensée de cette étiquette depuis que j'étois mariée, mais comme le roi étoit ordinairement de bonne humeur le soir, je me proposai de prendre ce temps pour lui parler. Dès qu'il me vit il me dit: ah! venez-vous me voir aussi? Je lui dis, que je venois de recevoir une lettre du prince héréditaire, qui l'assuroit de ces respects et qu'il m'avoit chargée de m'informer de ses ordres, pour savoir s'il devoit se rendre à Potsdam ou à Berlin. Il me dit: je vais demain à Berlin, mandez-lui qu'il s'y trouve; je vous l'amènerai demain au soir. Je suis très-content de lui, ajouta-t-il, il a mis son régiment dans le plus bel ordre du monde, et je sais qu'il ne se donne de repos ni nuit ni jour pour le bien discipliner. Ce début me donna un peu de courage. Je tournai insensiblement la conversation sur les principautés de Brunswick, et je demandai enfin au roi comment je devois me comporter avec eux, puisque je ne voulois rien faire sans ses ordres, et que je savois que la duchesse de Brunswick me disputeroit la préséance. Le roi me répondit: cela seroit bien ridicule, elle n'en fera rien. Point du tout, dit la reine, elle l'a prétendue sur la princesse royale et je lui ai donné une bonne mercuriale de cette affaire-là. C'est une vieille folle, lui dit le roi, mais il faut pourtant la ménager, puisqu'elle est mère de l'Impératrice; et m'adressant la parole; vous n'irez point lui rendre visite, continua-t-il, avant qu'elle ne soit venue chez vous, et vous passerez par-tout devant elle; mais je ferai tirer tous les jours aux billets, pour qu'elle ne soit pas tout-à-fait indisposée. Je fus très-charmée de m'être tirée si heureusement de ce mauvais pas et me retirai.

J'eus enfin le plaisir de recevoir le jour suivant le prince héréditaire, ce qui fit disparoître tous mes chagrins. Il me conta que son oncle, le prince de Culmbach, arriveroit dans quelques jours. Le roi l'avoit invité à venir à Berlin, et je me réjouissois fort de le revoir, espérant qu'il nous aideroit à sortir d'esclavage par le crédit qu'il avoit sur l'esprit de mon frère.

Cependant toute la cour de Brunswick arriva le lendemain le 24. de Juin. Le roi accompagné de mon frère, du prince héréditaire et d'une grande suite de généraux et d'officiers alla au devant de la princesse royale à cheval. La reine, mes soeurs et moi nous la reçûmes sur le perron. Je ferai son portrait ici telle qu'elle étoit alors, car elle a bien changé depuis.

La princesse royale est grande; sa taille n'est point fine; elle avance le corps, ce qui lui donne très-mauvaise grâce; elle est d'une blancheur éblouissante et cette blancheur est relevée des couleurs les plus vives, ses yeux son d'un bleu pâle et ne promettent pas beaucoup d'esprit; sa bouche est petite; tous ses traits sont mignons sans être beaux, et tout l'ensemble de son visage est si charmant et si enfantin, qu'on croiroit que cette tête appartient à un enfant de douze ans; ses cheveux sont blonds et bouclés naturellement; mais toutes ses beautés sont défigurées par ses dents, qui sont noires et mal rangées; elle n'avoit ni manières ni la moindre petite façon; beaucoup de difficulté à parler et à se faire entendre, et l'on étoit obligé de deviner ce qu'elle vouloit dire, ce qui étoit fort embarrassant.

Le roi la conduisit, après qu'elle nous eût toutes saluées, dans l'appartement de la reine, et voyant qu'elle étoit fort échauffée et dépoudrée, il dit à mon frère de la conduire chez elle. Je l'y suivis. Mon frère lui dit en me présentant à elle: voilà une soeur que j'adore et à laquelle j'ai toutes les obligations imaginables; elle a eu la bonté de me promettre d'avoir soin de vous et de vous assister de ses bons conseils; je veux que vous la respectiez plus que le roi et la reine, et que vous ne fassiez pas la moindre démarche sans son avis, entendez-vous? J'embrassai la princesse royale et lui fis toutes les assurances possibles de mon attachement, mais elle resta comme une statue sans nous dire un mot. Ses gens n'étant pas encore arrivés, je la repoudrai moi-même et raccommodai un peu son ajustement, sans qu'elle m'en remerciât, ne répondant rien à toutes les caresses que je lui faisois. Mon frère s'en inquiéta à la fin et dit tout haut; peste soit de la bête! remerciez donc ma soeur. Elle me fit enfin une révérence sur le modèle de celle d'Agnès dans l'école des femmes. Je la reconduisis chez la reine, fort peu édifiée de son esprit.

J'y trouvai les deux duchesses. Celle de Brunswick pouvoit avoir 50 ans, mais elle étoit si bien conservée, qu'elle paroissoit n'en avoir que 40. Cette princesse a beaucoup d'esprit et de monde, mais il régne un certain air de coquetterie dans tout son maintien, qui dénote assez qu'elle n'a pas été une Lucrèce. Mr. de Stoeken étoit son amant dans ce temps-là. Il est mal aisé de comprendre comment une princesse de tant d'esprit avoit pu si mal placer ses inclinations, car je n'ai rien vu de plus maussade et de plus insupportable que ce Monsieur-là. Le duc, son époux, ne l'étoit pas moins; les plaisirs de Cythère lui avoient coûté cher, ce prince n'avoit point de nez. Mon frère pour badiner disoit, qu'il l'avoit perdu dans une bataille contre les François. Ce prince joignoit à plusieurs autres belles qualités celle d'être excellent mari. Il n'ignoroit pas la conduite de la duchesse son épouse, mais il la souffroit patiemment et avoit pour elle tous les égards et la tendresse imaginable. On dit qu'elle le maîtrisoit au point qu'il étoit obligé de lui faire des présens très-considérables toutes les fois qu'il venoit coucher avec elle. Sa fille, la duchesse de Bevern et moi nous fûmes charmées de nous revoir; j'étois intimement liée avec elle et son époux, comme on l'aura vu ci-dessus. Nous tirâmes aux billets et on se mit à une grande table de 40 couverts. Le roi nous régala de la musique des janissaires, composée de plus de 50 nègres. Leurs instrumens consistoient en de longues trompettes, de petites tymbales et des plaques d'un certain métal qu'ils frappoient l'une contre l'autre; tout cela ensemble faisoit un bruit épouvantable. Au sortir de table nous prîmes le café chez la reine, et le roi nous mena ensuite à la verrerie. La princesse royale ne me quittoit pas d'un pas, mais je n'avois pas pu réussir encore à la faire parler. Le roi nous fit à tous des présens. On retourna chez la reine, où on joua le soir.

Le lendemain, le 25. de Juin, nous allâmes tous à six heures du matin à la revue du régiment du roi. Nous retournâmes à midi en ville, où on se mit d'abord à table. Le roi partit l'après-dîner avec le prince héréditaire et mon frère pour se rendre à Berlin, et nous autres principautés femelles nous nous rendîmes à Charlottenbourg. La reine se mit en carosse avec les deux duchesses et le vieux duc de Brunswick; la princesse royale, ma soeur et moi nous fûmes placées dans le second carosse. La chaleur étoit excessive et la poussière nous incommodoit beaucoup. La princesse royale se trouva mal et ne fit que rendre pendant tout le chemin. Cela causa une grande joie à tout le monde hors à la reine, car on espéroit que ces maux de coeur provenoient d'une bonne cause.

Nous arrivâmes enfin à huit heures du soir à Charlottenbourg, où je fus charmée de trouver mes dames. La princesse royale alla se coucher et nous nous mîmes à table. Mr. de Eversmann qui avoit eu le soin de régler les logemens, eut la bonté de l'accommoder de façon que j'étois obligée de traverser la cour du château à pied pour aller chez la reine. Je fus fort piquée de cette espèce d'avanie, car on avoit logé toutes les dames des duchesses dans les premiers appartements et on m'avoit donné le plus simple de tous. La reine avoit été d'une humeur plus supportable envers moi depuis son retour de Brunswick, mais ses mauvaises façons recommencèrent; elle me dit mille piquanteries tant que dura le souper et me regarda du haut en bas.

Le jour suivant la duchesse de Brunswick vint me rendre sa première visite, en me faisant beaucoup d'excuses de ne me l'avoir pas faite plutôt. Nous allâmes toutes ensemble chez la reine. Cette princesse nous dit, qu'elle ne vouloit manger qu'une fois ce jour-là; qu'il falloit toutes nous retirer de bonne heure, pour pouvoir être en état d'être prêtes le jour suivant pour l'entrée de la princesse royale. Elle nous fit venir les violons et on dansa toute l'après-midi jusqu'à dix heures du soir. Je me flattois, mais inutilement, que le prince héréditaire viendroit nous surprendre, mais le roi n'avoit jamais voulu lui en accorder la permission. Il étoit resté à Berlin à s'ennuyer, et quoiqu'il eût l'habitude de souper, le roi n'avoit pas eu la considération de lui faire apprêter la moindre chose, et on lui avoit même refusé jusqu'au beurre et au fromage. Notre bal ne fut donc guère animé; j'en étois la spectatrice, ne pouvant danser à cause de mon extrême foiblesse. La reine congédia toutes les principautés à 9 heures, et entra dans sa chambre à coucher. Elle nous demanda, à ma soeur et à moi, si nous voulions souper? Je lui répondis, que je n'avois pas faim et que j'irois me coucher, si elle me le permettoit. Elle me regarda de travers sans me dire mot. Nous avions ordre d'être prêtes à 3 heures du matin, pour assister à la grande revue; nous devions toutes être parées de notre mieux, et il n'y avoit pas beaucoup de temps pour dormir. Je priai Mdme. de Kamken de me procurer mon congé, étant harassée de fatigue, mais elle me conseilla de rester, la reine voulant souper. Je restai donc et nous nous mîmes à table toutes les quatre. La reine ne fit que se déchaîner contre toute la maison de Brunswick et contre moi; il n'y eut point d'invectives qu'elle ne dît contre la princesse royale et contre sa mère; ma soeur faisoit son écho et n'épargnoit pas même le prince Charles. Ce beau repas dura jusqu'à minuit; la fin couronna l'oeuvre. Nous sommes toutes des étourdies! s'écria la reine tout d'un coup, en jetant les yeux sur moi; nous parlons ici trop librement devant des gens suspects, et toute la clique sera informée dès demain de notre conversation; je connois les espions qui sont autour de moi et qui font amitié avec mes ennemies, mais je saurai les faire rentrer dans leur devoir. Bon soir! Madame, continua-t-elle en m'adressant la parole, ne manquez pas d'être prête à 3 heures, car je ne suis pas d'humeur à vous attendre. Je me retirai sans dire mot. J'étois outrée de tout ce que j'avois entendu, et je comprenois fort bien que ces gens suspects et ces espions n'étoient que ma petite personne.

Je me retirai dans ma chambre, où je trouvai ma bonne gouvernante qui commençoit à se rétablir avec sa nièce, la Marwitz. Je leur fis part de l'agréable soirée que je venois de passer. Je pleurois à chaudes larmes; je voulus faire la malade et rester dans ma chambre, mais elles trouvèrent moyen de me tranquilliser et de m'en empêcher. Il étoit si tard, que je n'eusse que le temps de m'habiller et j'arrivai avant 3 heures toute parée dans l'appartement de la reine. On peut bien juger que j'y avois l'entrée libre, elle me fut pourtant refusée cette fois; la Ramen avec son air de suffisance m'arrêta à la porte de la chambre. Eh mon Dieu! Madame, me dit-elle, c'est vous? quoi, déjà toute prête? Ja reine ne fait que s'éveiller et elle m'a ordonné de ne laisser entrer personne; je vous avertirai quand il sera temps de venir. J'allai en attendant me promener dans la galerie avec mes dames. Les deux duchesses s'y rendirent un moment après. Celle de Bevern me regardant tendrement me dit: vous avez du chagrin, vous avez sûrement pleuré. Cela est vrai, lui dis-je, et j'espère qu'on sera bientôt content, et que la mort me délivrera de mes peines, car je ne puis quasi me traîner et je sens que mes forces diminuent journellement. Vous avez de l'ascendant sur Sekendorff et vous en avez sur le roi, tirez-moi d'ici, pour l'amour de Dieu! et faites ensorte qu'on me laisse mourir en paix à Bareith. Je ferai tout mon possible pour vous contenter, Madame, me répondit ma bonne duchesse; quoique vous ne vous expliquiez pas avec moi, je sais tout ce qui s'est passé hier au soir, et je veux bien vous nommer mon auteur, c'est la princesse Charlotte. Je fus frappée de ce qu'elle me disoit. Vous êtes surprise, continua-t-elle, mais je ne le suis pas; j'aurai une belle-fille qui nous donnera du fil à retordre, mon fils la connoît aussi bien que moi, mais il saura la ranger. La reine nous interrompit; elle entra dans la chambre, accompagnée de ma soeur et de la princesse royale, auxquelles elle n'avoit pas fait refuser sa porte comme à moi. Après avoir salué les duchesses, elle me dit en me regardant du haut en bas: vous avez dormi long-temps, Madame, je crois que vous pourriez bien être éveillée quand je le suis. Je suis depuis 3 heures ici, lui dis-je, la Ramen le sait et n'a pas voulu me laisser entrer. Elle a fort bien fait, dit-elle, vous êtes mieux à votre place avec les duchesses qu'avec moi. En même temps elle se mit dans une espèce de petit char avec la princesse royale. Je montai dans un carosse de parade avec ma soeur, les deux duchesses dans un autre et tous les princes et Mrs. de la cour montèrent à cheval.