Nous fûmes une bonne heure en chemin pour arriver au rendez-vous. Il faisoit une chaleur excessive. On avoit fait tendre une douzaine de tentes de simple toile, qui pouvoient contenir cinq personnes chacune. Ces tentes étoient destinées pour la reine, les princesses et toutes les dames de la ville et de la cour. Plus de 80 carosses, remplis de dames, se mirent à notre suite. Tous les équipages étoient magnifiques et tout le monde s'étoit réuni pour briller ce jour-là. Nous passâmes toutes dans cet ordre devant les troupes, au nombre de 22,000 hommes, qui étoient rangés en bataille. Le roi étoit à l'entrée de la tente préparée pour la reine. Il nous y fourra toutes de façon qu'il y avoit toujours quatre de nous qui étoient debout, pendant que les autres étoient couchées à terre ou assises. Le soleil nous dardoit à travers cette fine toile et nous succombions sous la pesanteur de nos habits. Ajoutez à cela qu'il n'y avoit pas le moindre rafraîchissement. Je me couchai à terre au fond de la tente; les autres qui étoient toutes devant moi me garantissant un peu du soleil. Je restai dans cette attitude depuis 5 heures du matin jusqu'à 3 heures de l'après-midi, où nous nous remîmes toutes en carosse. Nous allions pas à pas, de façon que nous ne débarquâmes qu'à 5 heures du soir au château, sans avoir pu prendre une goutte d'eau.
Nous nous mîmes tout de suite à table avec tous les princes. Le roi vint à la fin du repas. Il étoit de fort bonne humeur et un peu gris, ayant traité tous les généraux et colonels de l'armée. Nous nous levâmes de table à 9 heures, et après avoir pris le café, nous nous mîmes en carosse dans le même ordre qu'à l'entrée et allâmes conduire la princesse à son palais. Nous y restâmes jusqu'à 11 heures, après quoi chacun se retira.
Nous eûmes toutes ordre de la reine d'être habillées à 8 heures du matin, devant aller avec le roi à la dédicace de l'église St. Pierre. Je ne pus être de cette partie, ayant été malade à mourir toute la nuit, et me trouvant encore si mal le matin, que je ne pouvois me remuer. J'envoyai faire mes excuses à la reine. Elle m'envoya la Ramen pour me dire, que je devois sortir à quelque prix que ce fût; que j'étois toujours malade imaginaire et qu'elle n'acceptoit point d'excuses. Je dis à cette femme, qu'elle pouvoit assurer la reine que j'étois réellement malade et hors d'état de quitter le lit; que je ferois faire mes excuses au roi, et que j'étois persuadée qu'il ne trouveroit point mauvais que je restasse dans ma chambre. J'envoyai pourtant la Grumkow chez la reine. Cette fille étoit hardie et avoit la langue bien pendue. La reine avoit des égards pour elle à cause de son oncle. Je lui fis la leçon. Dès que la reine la vit elle lui dit bon jour! Grumkow, eh bien! ma fille a ses caprices aujourd'hui; elle ne veut pas sortir et se donner des airs de rester dans sa chambre et de prendre ses aises, pendant que moi, qui suis plus qu'elle, suis obligée de me fatiguer. Madame (c'est la Grumkow qui parle), Votre Majesté lui fait tort; Son Altesse royale est déjà incommodée depuis long-temps, sa santé est fort dérangée, elle n'est pas en état de supporter les fatigues, elle a été fort mal cette nuit et je ne sais si elle sera en état de faire demain sa cour à Votre Majesté. Demain, dit la reine, demain! je crois que vous rêvez; il faut savoir se contraindre dans ce monde, il faut qu'elle sorte, et dites-lui de ma part que je le lui ordonne. Ma foi! Madame, dit la Grumkow, je n'en ferai rien; Mdme. la Margrave fera fort bien de retourner le plus tôt qu'elle pourra à Bareith, où elle pourra prendre ses aises et ses commodités, et où elle ne sera pas traitée comme ici. La reine fut un peu décontenancée de cette réponse hardie, à laquelle elle ne répondit rien. J'avois fait faire mes excuses au roi. Il envoya d'abord demander de mes nouvelles et me fit dire, que je devois ménager ma santé et faire ensorte que je ne fusse pas malade aux noces de ma soeur. En se mettant à table, il s'informa encore de moi auprès du prince héréditaire. Tout le monde lui dit que j'étois dans une très-mauvaise peau. La duchesse de Bevern appuya fort là-dessus et lui dit, que si je ne me servois d'une cure, je courois risque de voyager bientôt à l'autre monde. Il en parut touché, mais la reine crevoit de dépit de voir que tout le monde lui donnoit le tort. Je sortis le jour suivant. La reine ne me dit rien, mais elle boudoit avec moi. Le soir il y eut comédie allemande.
Le prince de Culmbach, qui m'avoit rendu visite dès mon arrivée à Berlin, étoit fort mécontent de la réception que le roi lui avoit faite. J'avois fait ce que j'avois pu pour l'appaiser. Le roi l'avoit invité à venir à Berlin, et il s'étoit attendu à y être bien reçu. Je lui promis de faire tous mes efforts pour lui procurer plus d'agrémens, mais je comptois sans mon hôte. On continuoit de tirer le midi et à soir aux billets; tous les princes et les princesses, tant du sang qu'étrangers se rendoient le matin chez la reine, et dînoient avec le roi sans y être invités. Le prince de Culmbach s'y trouva le jour suivant comme les autres. Mr. de Schlippenbach qui faisoit les fonctions de grand-Maréchal, vint lui dire d'un air fort piteux, qu'il étoit au désespoir de se voir obligé de l'informer que le roi lui avoit défendu de l'inviter à table et de ne lui point donner de billet; qu'il aimoit mieux l'en avertir d'avance, afin qu'il pût prendre ses mesures là-dessus. Le prince de Culmbach outré de colère de l'affront qu'on lui faisoit, vint s'en plaindre à ma gouvernante, qui vint aussitôt me le dire. Je fus au désespoir de tout cela; outre l'estime que j'avois pour le prince de Culmbach, l'avanie qu'on lui faisoit retomboit sur nous. Il n'étoit pourtant pas temps de faire des plaintes et des représentations, le pauvre prince fut donc obligé de se retirer sans manger. Il s'assît dans mon antichambre, où je le trouvai. Il étoit piqué au vif; le prince héréditaire l'étoit aussi; ils vouloient partir sur-le-champ l'un et l'autre, et j'eus bien de la peine à les appaiser. Je promis au prince de Culmbach de lui faire avoir satisfaction. Le général Marwitz étoit à Berlin. Je l'envoyai chercher et le chargeai de raccommoder cette affaire. Il en parla si fortement au roi, qu'il fit faire le lendemain des excuses au prince de Culmbach sur ce qu'il étoit arrivé un mal-entendu.
Tout l'amusement qu'on donnoit à toutes ces principautés étrangères étoit la comédie allemande, où tout le monde s'endormoit d'ennui. La duchesse de Bevern, le prince héréditaire, le prince Charles et moi, nous nous y placions toujours de façon, que le roi ni la reine ne pouvoient nous voir, et nous causions ensemble. J'allois toujours à ce chien de spectacle avec la duchesse de Brunswick. Elle ne vouloit point se mettre en carosse avec la reine, ne voulant pas céder le pas à la princesse royale. Elle affectoit tous les jours de prendre les devans, pour entrer en carosse avant moi et se mettre à la droite. Je ne suis ni hautaine ni tracassière, mais je veux que chacun me rende ce qui m'est dû, et lorsque je vois qu'on y manque, je sais me mettre sur mon quant à moi aussi bien qu'un autre. J'avois eu la patience de ne faire semblant de rien les premier jours, mais je la perdis à la fin et je pris si bien mon temps, que je passai la première et me mis à la droite. De ma vie je n'ai vu une femme dans une pareille fureur. Elle devint cramoisie et elle eut besoin de toute sa raison pour ne pas m'arracher les yeux; elle étoit toute bouffie de colère. Enfin après avoir ravalé plusieurs fois quelque impertinence qu'elle vouloit me dire, je ne suis point sur mon rang, me dit-elle, c'est le moindre de mes soucis. Ni moi non plus, Madame, lui dis-je et je trouve en effet qu'il n'y a rien de plus ridicule que de vouloir s'attribuer des prérogatives qui ne nous appartiennent pas, et encore plus ridicule de ne pas maintenir celles qu'on a. En disant cela je portai la main à ma coëffure, car je craignois fort qu'elle ne la fit voler; mais heureusement le carosse arrêta et elle en sortit en grognant entre ses dents.
Je contai cette scène en arrivant à la reine. Elle oublia sa bouderie, tant cette conversation la divertit; elle approuva fort mon procédé et me promit de la faire bien enrager le soir. Cette princesse étoit détestée de tout le monde par sa hauteur. De peur que les dames qui alloient chez elle ne s'assissent dans sa chambre, elle en avoit fait ôter tous les sièges, ce qui ne se faisoit jamais chez la reine, où il étoit permis à chacun de s'asseoir dans la première antichambre. Les dames de la cour et de la ville en furent si choquées, qu'elles ne voulurent plus remettre le pied chez elle. Elle se donna encore un nouveau ridicule dans une aventure qui arriva quelques jours après.
Nous étions tous à la comédie. Ce spectacle se donnoit dans un endroit où avoit été autrefois le manège. Il n'y avoit que deux issues; celle par laquelle nous y venions étoit par l'écurie, qu'il falloit traverser et d'où on entroit dans un petit corridor si étroit, qu'à peine une personne pouvoit y passer. Le roi se plaçoit à côté de la porte, de façon que nous passions tous en revue devant lui. Je me mettois toujours à l'autre bout du banc avec ma petite coterie que j'ai déjà nommée. A peine la pièce eut-elle commencé, qu'il s'éleva un orage épouvantable. Les éclairs donnoient de toutes parts et il sembloit que le théâtre fut en feu; un coup de tonnerre qui fit un bruit affreux, succéda à ces éclairs. Il n'y eut personne qui ne fit le plongeon, croyant que la foudre avoit donné au milieu du théâtre. Un moment après nous entendîmes des cris terribles, et on vint avertir le roi que la foudre étoit tombée dans l'écurie. Ce prince étant près de la porte, sortit aussitôt avec la reine et la princesse royale. Mais à peine furent-ils dehors; que chacun se précipita dans ce corridor, de façon que mes soeurs, la duchesse de Bevern, le prince héréditaire, le prince Charles et moi ne pûmes sortir. La vieille duchesse de Brunswick faisoit tous ses efforts pour se sauver, mais inutilement. Nous attendîmes long-temps, dans l'espérance que la foule se dissiperoit, mais commençant à craindre pour notre vie nous résolûmes de faire un généreux effort pour passer. Le prince héréditaire et Charles nous frayèrent le chemin à grands coups de poing. Il pleuvoit si fort que l'eau tomboit du ciel comme une déluge. Je montai en carosse avec mes trois soeurs et la duchesse de Bevern. Celle de Brunswick, par les soins des deux princes et de son cher Mr. Stoeken s'étoit dépétrée de la foule et nous suivoit; elle se mit en carosse avec le duc, son époux. Les deux princes voulurent s'y mettre, mais elle eut l'effronterie de leur dire, qu'ils étoient encore de jeunes gens, que la pluie ne leur feroit aucun mal et qu'il falloit que Mr. Stoeken fût dans son carosse. Les deux princes ne lui pardonnèrent pas ce tour-là, et firent des railleries piquantes sur son compte, qui donnèrent à rire au public: car quoique le prince Charles fût son petit-fils, il ne la ménagea pas moins que le prince héréditaire.
J'ai déjà dit que le roi se trouvoit incommodé depuis quelque temps, et que les médecins prenoient son mal pour une goutte remontée. Les inquiétudes où nous étions pour lui se dissipèrent; il prit ce jour-là la goutte à la main droite. Il souffroit beaucoup, mais on étoit bien aise que son mal se fût dissipé par-là.
Le jour suivant, le 2. de Juillet, fixé pour les noces de ma soeur, nous nous rendîmes toutes dans l'appartement du roi, où ma soeur fit sa renonciation. Nous allâmes ensuite dîner chez la reine. Le roi s'étoit couché; il nous fit appeler après le dîner, la reine, ma soeur et moi. Nous prîmes des sièges et nous nous rangeâmes autour de son lit. Ma soeur avoit l'air triste; la reine avoit eu le jour précédent une longue conversation avec elle et lui avoit confié le mortel chagrin, dans lequel elle se trouvoit, de voir toutes ses espérances ruinées. Ma chère Charlotte, lui avoit-elle dit, le coeur me saigne, quand je pense que vous allez être sacrifiée demain; j'ai caché mon secret à tout le monde mais j'avois fait jouer tant de ressorts, que je me flattois encore qu'on feroit quelques démarches en Angleterre pour rompre votre mariage. Je suis dans un chagrin mortel, mes ennemis triomphent par-tout de moi, et vous allez épouser un gueux qui n'a pas le sens commun. Cette conversation me fut rapportée par mes soeurs cadettes. Ces grandes vues d'ambition que la reine avoit mises en tête à ma soeur, lui donnoient cet air triste dont je viens de parler. Le roi qui savoit tout ce qui se passoit dans la chambre de la reine par la Ramen qui étoit son espion, jugea bien de quoi il étoit question. Qu'avez-vous, ma chère Lotte? lui dit-il, êtes-vous fâchée de vous marier? Il est bien naturel, lui repartit-elle, d'être un peu pensive un jour de noce; l'engagement que je vais prendre est pour toute ma vie, et il est tout simple que je fasse des réflexions là-dessus. Le roi se mit à rire malicieusement: des réflexions! dit-il; c'est Mdme. votre mère qui vous en fait faire, et qui travaille toujours au malheur de ses enfans par des chimères qu'elle leur met dans l'esprit; consolez-vous, vous ne seriez jamais allée en Angleterre, on ne vous y a jamais souhaitée et on n'a pas fait la moindre démarche pour cela; j'aurois été charmé de vous y établir, mais ils ne veulent point de paix avec moi et me chagrinent tant qu'ils peuvent. Pour vous, me dit-il, je vous avoue que je suis cause que votre mariage s'est rompu; je m'en repens tous les jours, mais ce sont ces diables de ministres qui m'ont trompé. Je vous demande pardon, je vous ai causé bien du chagrin, mais ce sont de méchantes gens qui m'ont porté à cela; si j'en avois agi en homme d'esprit, j'aurois congédié Grumkow dans le temps que Hotham étoit ici, mais j'étois ensorcelé alors, et je suis plus à plaindre qu'à condamner. Je lui répondis, qu'il n'avoit aucun reproche à se faire là-dessus; que j'etois très-contente de mon sort, ayant un époux qui m'aimoit et que j'aimois passionnément, et que Dieu pourvoiroit au reste. Ma réponse lui plut; il m'embrassa; vous êtes une honnête femme, me dit-il, et Dieu vous bénira. Nous nous retirâmes ensuite pour aller nous habiller. La reine m'ordonna de me trouver à 8 heures aux grands appartemens du château.
J'y trouvai tout le monde assemblé. On me mena dans une chambre destinée pour les principautés. La princesse royale y étoit avec mes deux soeurs cadettes, les princesses du sang et les deux duchesses. La reine y vint un moment après, accompagnée de la mariée. Le prince Charles lui donna la main et la conduisit à la salle où se devoit donner la bénédiction. Nous suivîmes toutes selon notre rang, conduite chacune par un prince. Le roi étoit assis vis-à-vis de la table nuptiale. Toute la cérémonie des noces fut pareille à la mienne à cela près, que la reine déshabilla toute seule ma soeur et ne voulut pas souffrir qu'un autre lui mit une épingle. Tout fut fini à deux heures après minuit.