Mon jour de naissance étant le lendemain, tous les princes et princesses vinrent me rendre visite le matin. Ils se firent tous un plaisir de m'apporter des présens; j'en reçus des paniers remplis de tout le monde, hors de la reine. Nous allâmes toutes ensemble chez ma soeur, et de-là je me rendis chez le roi. Ce prince étoit au lit, fort incommodé de la goutte. Dès qu'il me vit il m'appela et me félicita, me souhaitant beaucoup de bonheur; et se tournant vers la reine, il la chargea de chercher un présent pour moi. Laissez-le lui choisir à elle même, lui dit-il, je le payerai, et il faut que vous lui en donniez aussi un. L'après-midi la reine fit venir quelques marchands bijoutiers, et me dit de choisir ce qui me plairoit le plus. Il y avoit une petite montre de jaspe garnie de brillans, dont le marchand demandoit 400 écus, mon choix tomba sur cette montre. La reine la considéra pendant quelque temps, puis me regardant d'un oeil de mépris: vous vous imaginez, dit-elle, Madame, que le roi vous fera un présent si considérable; vous n'avez pas le pain et vous voulez des montres? un présent beaucoup moindre pourra vous contenter. En même temps elle renvoya toute la boutique, ne retenant qu'une petite bague de dix écus, qu'elle me donna, et elle dit ensuite au roi, que tout ce qu'elle avoit vu étoit si cher, qu'elle n'avoit rien voulu choisir. Son procédé me mortifia plus que la perte de mon présent, mais je m'étois armée de patience, et l'espoir de me retrouver bientôt à Bareith m'aidoit à supporter toutes ces avanies.
Le jour suivant il y eut bal. Comme il y avoit un monde infini, on dansa dans quatre endroits différens et on divisa le bal en quadrille. Ma soeur de Brunswick menoit le première; la reine, la princesse royale, mes soeurs et moi en étions; la Margrave Philippe menoit la seconde; la princesse de Zerbst la troisième et Mdme. de Brand la quatrième. Le bal commença à 4 heures de l'après-midi. Tous les cierges, car je ne puis les appeler bougies, étoient allumés et il faisoit une chaleur à mourir. Il y eut deux bals de cette espèce, où tout le monde crevoit de fatigue et de chaleur.
J'étois sur les dents; mon mal augmentoit à vue d'oeil et ma foiblesse étoit si grande, que je ne pouvois quasi marcher. Le prince héréditaire étoit dans des inquiétudes mortelles de me voir dépérir comme cela, et sur-tout d'être obligé de me quitter. Il partit le 9. de Juillet, pour se rendre à son régiment, dont la revue étoit fixée au 5. d'Août. Comme il faisoit le plus beau temps du monde, je fis partie avec la princesse royale d'aller nous promener sur le vourst. C'est une espèce de voiture découverte, où 12 personnes peuvent être placées, ce qui est fort joli, puisque l'on peut jouir en même temps du plaisir de la promenade et de la conversation. J'allois souper chez la princesse royale en petite coterie, et nous passâmes la soirée très-agréablement.
Le lendemain il y eut grande promenade. Nous étions toutes en phaëton, parées de notre mieux; toute la noblesse suivoit en carosse; on en compta 85. Le roi dans une berline menoit le branle; il avoit ordonné d'avance tout le tour que nous devions faire; il s'endormit. Il vint une pluie et un orage épouvantable; malgré cela nous nous promenions toujours pas à pas. On peut bien s'imaginer comme nous fumes accommodées; nous étions mouillées comme des canes; les cheveux nous pendoient autour de la tête et nos habits et coiffures étaient abymées. Nous débarquâmes enfin après 3 heures de pluie à Mon-bijou, où il devoit y avoir une grande illumination et bal. Je n'ai rien vu de si comique que toutes ces dames, faites comme des Xantippes et dont les habits leur colloient sur le corps. Nous ne pûmes pas même nous faire sécher et il fallut rester tout le soir avec nos habits mouillés. Tous les jours suivans il y eut comédie.
Ma santé et mes forces diminuant journellement, et Mr. Stahl, premier médecin du roi, dont j'ai déjà fait mention, me négligeant totalement, je m'adressai à celui du duc de Brunswick et le consultai sur mon état. Après en avoir examiné toutes les circonstances, il conclut, que j'avois une fièvre lente et un commencement de squirre à l'estomac. Il me dit, que si je ne me soumettois à temps à une cure, je courois risque de mourir avant qu'il y eût un an. Je le priai de mettre son sentiment sur mon mal par écrit, ce qu'il fit. Mon frère ayant été informé de cette consultation et de la conclusion du médecin, en fut alarmé et fit venir son chirurgien-major, homme fort habile. Il fut du même avis que le médecin. Ils vouloient l'un et l'autre me faire une cure, mais je ne voulus point, sachant d'avance qu'elle ne me feroit aucun bien, ne pouvant me ménager et ayant l'esprit trop abattu.
J'avois écrit à Bareith, pour faire ensorte que le Margrave nous tirât de Berlin. Sa lettre, que j'attendois avec tant d'impatience, arriva enfin. Elle étoit tournée de façon que je pus la montrer au roi. Ce prince en avoit reçu une pareille à la mienne, et je me flattois que je ne trouverois aucune difficulté à partir. Lorsque j'entrai le matin chez la reine, j'y trouvai le roi et la duchesse de Bevern. J'ai reçu, me dit-il, une lettre de votre beau-père, qui veut vous ravoir auprès de lui; il veut vous augmenter vos revenus de 8000 écus, afin que vous puissiez tenir votre ménage à part à Erlangue, mais je crois que cela ne sera pas nécessaire, puisque je compte que vous resterez ici; que voulez-vous que je lui réponde là-dessus? Je lui dis, que je serois charmée de pouvoir rester à Berlin auprès de lui, mais que la santé du Margrave s'affoiblissant, je croyois qu'il vaudroit mieux que nous retournassions à Bareith et que le prince héréditaire apprît à connoître son pays. Le roi fronça les sourcils: voulez vous donc avoir votre ménage à part? continua-t-il. Cela est impossible, répliquai-je, avec 8000 écus; s'il vouloit en donner une fois autant, cela se pourroit. Si je puis l'obtenir, repartit le roi, je vous laisserai aller, mais s'il fait de difficultés, vous resterez ici. La duchesse de Bevern prit alors la parole et lui dit, que j'étois en très-mauvais état et que j'avois besoin de ménager fort ma santé, ce que je pourrois mieux faire à Bareith qu'à Berlin. Elle lui fit le détail de mon mal, concluant que le médecin m'avoit prescrit de prendre les eaux. Elle les prendra à Charlottenbourg, dit le roi; si elle veut je lui tiendrai sa table et elle y sera mieux qu'à Bareith. La duchesse ni moi nous n'osâmes rien répliquer à cela, et je fus au désespoir de voir que je n'étois pas si près de sortir de Berlin, que je me l'étois figuré.
Les ducs et les duchesses partirent le jour suivant. Ma soeur les suivit le 17. de Juillet. Le congé que je pris d'elle ne fut guère touchant; la reine en revanche fut fort triste de son départ. Cette princesse a le coeur bon, mais ses soupçons, sa jalousie et ses intrigues étoient cause des fautes qu'elle commettoit.
Ma soeur ne fut pas plutôt partie, qu'elle devint plus traitable avec moi. Je tâchois par toutes sortes de moyens de regagner son amitié; et du moins si je ne réussis pas, je gagnai sur elle qu'elle en agissoit mieux avec moi que par le passé. J'avois informé le Margrave de la conversation que j'avois eue avec le roi, touchant mon départ, et je l'avois fort prié de rester ferme sur notre retour, sans quoi il ne l'obtiendroit point.
Le roi étoit parti pour la Poméranie le même jour du départ de ma soeur. Il fut enthousiasmé du régiment du prince héréditaire; rien n'étoit plus beau, plus en ordre et mieux discipliné. Il le ramena avec lui à Berlin le 8. d'Août. Je pressai fort mon frère de nous faire obtenir notre congé. Il conclut avec Sekendorff et Grumkow d'en parler au roi le lendemain, mon frère devant traiter le roi ce jour-là. Le bonheur voulut que je reçusse le matin une lettre du Margrave, dans laquelle il m'en adressoit une pour le roi. Je la présentai à ce prince au sortir de table. Il étoit de bonne humeur et avoit une petite pointe de vin. Tout son visage se changea pourtant en lisant cette lettre. Il garda quelques momens le silence, et le rompant enfin: votre beau-père ne sait ce qu'il veut; vous êtes mieux ici que chez lui; il faut que mon gendre s'applique au militaire et à l'économie, cela lui est beaucoup plus utile que de planter des choux à Bareith. Grumkow et Sekendorff lui représentèrent alors, que s'il refusoit de nous laisser aller, il nous brouilleroit avec le Margrave; que tout cassé qu'il étoit il pourroit lui prendre envie de se remarier, ce qui nous seroit fort préjudiciable; enfin tout le monde se joignit à eux. Le roi me regardant me demanda, ce que j'en pensois? Je lui répondis, que ces Mrs. avoient raison et que le roi nous feroit une grâce de nous laisser partir. Eh bien! partez donc, dit-il, mais vous n'êtes pas si pressés, vous pouvez attendre jusqu'au 23. d'Août. Jamais joie n'égala la mienne d'avoir obtenu mon congé.
Je passai fort tranquillement les quinze jours, que je restai encore à Berlin. La reine me regrettoit, ayant commencé à se raccoutumer à moi. J'eus même une grande explication avec elle. Elle me dit, que Grumkow avoit été cause de son mauvais procédé envers moi, et qu'il lui avoit dit, que ma seule timidité avoit été cause de la rupture avec l'Angleterre; que l'empressement du roi à me faire épouser le prince héréditaire n'avoit été que simagrée, et que si j'avois eu plus de fermeté dans le temps qu'il m'envoya ces Mrs., cela ne seroit jamais arrivé; que je devois juger si elle avoit des sujets de plaintes contre moi. Je lui démontrai clairement la fourberie de Grumkow.