Le roi vint me dire adieu le jour de mon départ, mais d'une façon fort froide. Ce fut la dernière fois que je vis ce cher père, dont la mémoire me sera à jamais en vénération. Le congé que je pris de mon frère fut des plus touchans. La reine fondoit en larmes lorsque je me séparai d'elle, et je partis toute en pleurs.

Je dînai à Sarmund; après un léger repas je me remis en voiture. Le cocher eut encore la bonté de nous verser à bas d'une chaussée. Le carosse fit deux fois la culbute et tomba sur l'impériale. Comme je ne m'y étois pas attendue, je m'écorchai tout le visage et me fit plusieurs contusions à la tête. Cela ne m'empêcha pas de continuer mon voyage.

J'arrivai le jour suivant à Halle, où je fus reçue en cérémonie. On m'envoya d'abord une députation de l'université, qui me harangua sur mon heureuse arrivée; et Mr. de Vachhotlz, qui commandoit à Halle dans l'absence du prince d'Anhalt, me donna une garde et vint me demander la parole. Je trouvai en cette ville la duchesse de Ratziville, soeur de la Margrave Philippe, qui étoit venue exprès de Dessau pour me voir. Je la connoissois très-particulièrement; elle avoit beaucoup d'esprit et d'acquis, ce qui rendoit sa société très-agréable.

Je partis le lendemain de Halle et j'arrivai le 30. d'Août à Hoff. Mr. de Voit, qui vint me joindre à Schleitz, m'avertit que le Margrave y étoit et qu'il témoignoit beaucoup de joie et d'impatience de nous revoir. Il vint au devant de nous avec un cortège de 30 carosses à quelques portées de fusil de la ville. Je fis arrêter ma voiture et je descendis de carosse, voyant qu'il en faisoit de même. Il me reçut le plus obligeamment du monde et caressa fort le prince héréditaire. Nous nous remîmes tous dans mon carosse, où il prit place. Il me dit, qu'il me trouvoit prodigieusement changée et maigrie, mais qu'il espéroit que ma santé se rétabliroit bientôt, ayant fait l'acquisition d'un très-habile médecin.

Nous nous arrêtâmes un jour à Hoff et j'arrivai le 2. de Septembre à Bareith. J'y trouvai Mlle. de Sonsfeld, qui fut charmée de me revoir et qui me présenta ma petite fille, que je n'aurois sûrement pas reconnue. On lui avoit appris nombre de singeries, et je puis dire que c'étoit le plus bel enfant qu'on pût voir.

Dès le lendemain je reçus la visite de ce fameux médecin, qu'on m'avoit tant prôné. Je lui montrai le sentiment de ceux que j'avois consultés à Berlin et qu'ils m'avoient donné par écrit. Il me dit, qu'il n'étoit pas de leur avis, que mon mal provenoit d'un estomac gâté et d'un sang corrompu, et qu'il commenceroit par me faire saigner, qu'ensuite il me feroit boire tous les matins des bouillons avec de l'orge et qu'il étoit persuadé que je me trouverois bientôt mieux. Il débuta par me faire tirer le jour suivant 10 onces de sang, ce qui augmenta si fort ma foiblesse, que je fus obligée de garder quelques jours la chambre. La Marwitz lisoit devant moi les après-midis et le Margrave venoit me voir le soir. Ce prince avoit toutes sortes d'attentions pour moi; mais j'en avois l'obligation à Mlle. de Sonsfeld, qui s'étoit acquis un tel ascendant sur son esprit, qu'elle en disposoit entièrement. Pour comble de bonheur il alla à Himmelcron et me laissa à Bareith. Il vint me dire en prenant congé de moi, qu'il s'en alloit exprès pour me laisser le temps de rétablir ma santé; qu'il savoit bien que je me contraignois à sortir et à m'habiller quand il y étoit, et que cela m'incommodoit; qu'il me prioit de me divertir tant que je pourrois jusqu'à son retour. Je fus charmée de toutes ces attentions, et j'étois bien résolue de me ménager, de façon que je pusse conserver toujours cette bonne harmonie. Ma soeur d'Anspac vint aussi me rendre visite pour quelques jours, et je commençois à goûter quelque tranquillité, lorsqu'un nouvel incident me replongea dans de nouvelles inquiétudes. Mais il faut que je reprenne ces événemens de plus haut.

J'ai déjà parlé de la mort inopinée d'Auguste, roi de Pologne. Après le trépas de ce prince il s'étoit formé deux partis dans cette république, dont l'un, porté pour l'électeur de Saxe, étoit appuyé par l'Empereur et la Russie, l'autre, porté pour Stanislas, étoit soutenu par la France. La politique de l'Empereur toujours opposée à celle de cette monarchie, celle du roi de Prusse qui ne se soucioit point d'avoir un voisin protégé par une aussi grande puissance, et celle de Russie toujours alliée de l'Empereur et des électeurs de Saxe, s'opposoient ouvertement à une pareille élection. Cependant malgré tous leurs efforts la fraction françoise prédomina et élut Stanislas Leczinski pour roi de Pologne. La Russie, très-choquée de cette élection, fit marcher des troupes en Pologne et commença ses exploits militaires par le siège de Dantzick. Tout se préparoit à une rupture entre la France et l'Empereur. Ce dernier commençoit à faire défiler des troupes en Italie et du côté du Rhin. Par le traité secret que le roi avoit fait avec l'Empereur, il devoit lui fournir 10,000 hommes. On me manda de Berlin, que le roi se préparoit à faire la campagne lui-même, et qu'il comptait fort que le prince héréditaire la feroit avec lui.

C'étoit-là le sujet de mes inquiétudes. J'étois si accoutumée à en avoir, que je m'alarmois de tout. J'étois plongée dans une noire mélancolie. Tous les chagrins que j'avois eus à Berlin m'avoient si fort abattu l'esprit, que j'eus bien de la peine à reprendre mon humeur enjouée. Ma santé étoit toujours la même et tout le monde me croyoit étique. Je m'attendois bien moi-même à ne pas réchapper de cette maladie et j'attendois la mort avec fermeté. La seule récréation que j'eusse étoit l'étude. Je m'occupois tout le jour à lire et à écrire, je raisonnois avec la Marwitz et tâchois de lui apprendre à penser juste et à faire des reflexions. J'avois beaucoup d'amitié pour cette fille, qui avoit un attachement extrême pour moi. Elle commençoit à prendre beaucoup de solidité, et tâchoit de me prévenir en tout ce qu'elle croyoit pouvoir me faire plaisir.

Cependant les troupes impériales s'assembloient peu à peu. Le duc de Bevern en avoit le commandement. Le prince héréditaire brûloit d'envie de faire le campagne. Elle ne pouvoit durer long-temps cette année, la saison étant trop avancée, et d'ailleurs le Margrave s'opposoit ouvertement à ses désirs. Tout ce qu'il put obtenir fut la permission d'aller voir l'armée proche de Heilbronn. Il partit le 30. de Septembre et fut de retour le 1. de Novembre.

Nous eûmes dans ce temps-là la visite de la princesse de Culmbach, fille du Margrave George Guillaume. L'historie de cette princesse est si singulière, qu'elle mérite bien une place dans ces mémoires.