Cependant la lettre que mon frère avoit écrite au Margrave, avoit fait son effet et on travailloit à force à l'équipage du prince héréditaire. J'étois ensevelie dans la plus noire mélancolie. La mort du prince de Culmbach m'avoit frappée; je me figurois que le prince héréditaire pouvoit avoir le même sort. Le mauvais état de ma santé me consoloit. Je pensois, que si le prince héréditaire étoit tué, je ne lui survivrois pas. Le médecin s'étoit contenté jusqu'alors de me faire saigner huit fois pendant dix mois de temps. Il ne connoissoit pas mon mal et s'imaginoit qu'il provenoit de trop de sang; avec cela il ne m'avoit donné que des choses fortes, qui me soulageoient pour quelques heures, mais qui augmentoient mon mal. Il voulut donc commencer une autre cure avec moi et nous fit prendre les eaux. Nous allâmes au Brandenbourger avec le Margrave, afin que je pusse m'en servir plus commodément. Mais mon estomac trop foible ne fut pas en état de les supporter et je fus obligée de les quitter dès le troisième jour.
Le corps du prince de Culmbach arriva dans ces entrefaites à Bareith. On le déposa dans la chapelle, les apprêts de son enterrement, qui devoient se faire avec pompe et cérémonie, n'étant pas faits. Le Margrave étoit toujours vivement touché de cette perte. Il diminuoit de jour en jour. Le médecin lui déclara, qu'il étoit dans un état dangereux, et que s'il ne renonçoit à la boisson, il deviendroit incurable. Mais ce prince y étoit si fort accoutumé, qu'il lui étoit impossible de passer un jour sans s'enivrer deux fois.
Enfin le malheureux jour du départ du prince héréditaire arriva; ce fut le 7. d'Août. Il n'y a que les personnes qui aiment aussi fortement que moi qui puissent se représenter ce que je souffris; mille morts ne sont pas à comparer à la douleur que je ressentis; j'avois l'imagination frappée et j'étois dans la persuasion de ne plus revoir le prince. Il s'arracha d'auprès de moi, étant lui-même si altéré de mon état, qu'il ne savoit ce qu'il faisoit. On le mena dans sa chaise à demi-mort, et pour moi, je restai dans une situation qui auroit touché les choses inanimées. Je fus quatre jours dans cet état. Enfin à force de réflexions je tâchois de modérer ma douleur et de la tenir dans de certaines bornes.
Je n'ai point parlé jusqu'à présent de toute la campagne du Rhin, n'ayant pas voulu interrompre le fil de ma narration. Je ne m'arrêterai qu'aux événemens principaux.
Le duc de Bevern avoit reçu le commandement de l'armée impériale l'année précédente. Cette armée qui ne consistoit qu'en vingt mille hommes, s'étoit tenue sur la défensive et n'avoit pu empêcher l'armée françoise, sous le commandement du duc de Bervie, de passer le Rhin. Le prince Eugène de Savoye vint prendre la place du duc de Bevern. Il fut très-mécontent à son arrivée à l'armée des dispositions qu'il trouva. Il abandonna sur-le-champ les lignes de Stokhoff. Les François poursuivirent les Impériaux, mais sans pouvoir leur faire le moindre dommage. Quoique la France n'eût point jusque-là attaqué l'empire, les intrigues de la cour de Vienne prévalurent sur la politique des princes, qui se mêlèrent inconsidérément de cette guerre, en fournissant leur contingent à l'Empereur. Les Danois au nombre de 6000, les Prussiens au nombre de 10,000 et les troupes de l'empire tirèrent très-à propos le prince Eugène de la mauvaise situation, où il se trouvoit. Il ne put cependant empêcher les François de s'emparer de Kehl et de mettre le siège devant Philippsbourg. Cette place rendit aussi après six semaines d'une vigoureuse défense. Le Maréchal de Bervie et le prince de Lixin furent tués dans la tranchée. Le prince héréditaire arriva deux jours après la prise de cette place. Le roi avoit employé tous ses efforts pour persuader le prince Eugène à livrer bataille pour sauver la place, mais ce prince n'avoit jamais voulu, ayant représenté au roi, que s'il avoit le malheur d'être battu, toute l'Allemagne étoit ouverte aux François et qu'ils pourroient s'emparer de tout ce qui leur plairoit.
Le prince héréditaire fut très-bien reçu du roi et de mon frère. Ce dernier lui prêta une tente, ses équipages n'étant point encore arrivés. Il trouva le roi fort changé de visage et maigri. Ce prince avoit la goutte à la main, et couvoit déjà en ce temps-là la maladie dont il est mort. Il ne put soutenir toute la campagne et fut obligée de partir, pour se rendre au pays de Clève. Il fit mille caresses au prince héréditaire avant son départ, et lui ordonna de s'arrêter à Bareith au retour de la campagne. Le prince héréditaire se fit bientôt aimer de tous les généraux et officiers de l'armée. Il s'appliquoit autant qu'il pouvoit d'apprendre le métier auprès d'eux. Sa conduite régulière, sa politesse et ses manières affables et prévenantes lui attirèrent tous les coeurs. Il n'en étoit pas de même de mon frère. Il s'étoit lié d'amitié avec le prince Henri, second prince du sang et frère du Margrave de Schwed. Ce prince n'avoit pour tout mérite que sa beauté. Il étoit vicieux, son caractère étoit mauvais et il avoit toujours témoigné une bassesse de sentimens, qui l'avoit rendu méprisable. Malgré cela il sut si bien s'insinuer auprès de mon frère, qu'il le corrompit et l'engagea dans les plus affreuses débauches. Ce ne fut pas tout. Il lui rendit suspects tous les honnêtes gens: il n'y avoit que ses semblables qui fussent les bien-venus; en un mot, mon frère devint tout différent de ce qu'il avoit été, de façon que tout le monde étoit mécontent de lui; le prince héréditaire en eut sa part comme les autres.
Un jour qu'il étoit allé reconnoître l'ennemi avec le duc Alexandre de Wurtemberg, mon frère, plusieurs princes et généraux, ils trouvèrent les François qui étoient postés en de-çà du Rhin. Le prince héréditaire se mit à dessiner leur poste et ne prit pas garde que mon frère commençoit à s'éloigner. Un jeune hussard qu'il avoit auprès de lui, s'amusa fort mal à propos de tirer sur l'ennemi avec une arquebuse rayée. Mrs. les François y répondirent sur-le-champ, et bientôt les balles volèrent autour du prince héréditaire. Il ne voulut pas se retirer et acheva tranquillement son dessin, donnant néanmoins une bonne mercuriale au hussard de son imprudence. Son dessin fini, il se remit à cheval et alla rejoindre mon frère. Celui-ci tenoit des propos assez piquans avec le prince Henri, sur ce qui venoit d'arriver. Le prince héréditaire les entendit. Il conta le fait à mon frère, et voyant qu'il continuoit toujours à chuchoter à l'oreille du prince Henri, en le regardant d'un air moqueur: celui qui dit des mensonges de moi à Votre Altesse royale, lui dit-il, est un tel et tel, et je saurai lui apprendre à devenir véridique et à se désaccoutumer de débiter des calomnies. Mon frère se tut aussi bien que le prince Henri, auquel ces dernières paroles avoient été adressées.
Le jour suivant le prince héréditaire turlupina le prince Henri de la façon la plus cruelle en présence de tous les généraux. Celui-ci fila doux et engagea mon frère à faire quelques politesses au prince héréditaire, qui étoit très-mécontent de lui.
Un courrier qui arriva quelques jours après à l'armée, les informa du triste état où se trouvoit le roi. Il étoit allé à Cleve et s'étoit vu obligé d'y demeurer, son mal s'étant fort augmenté. Le corps commençoit à lui enfler et les médecins jugeoient qu'il étoit hydropique, et que son état étoit très-dangereux et précaire.
J'en reviens à Bareith. Le corps du prince de Culmbach devant être inhumé le 25. d'Août, nous nous rendîmes à Himmelcron, pour n'être pas présents à cette cérémonie. Depuis le départ du prince héréditaire j'aperçus que l'amour du Margrave alloit grand train. Mlle. de Sonsfeld ne pouvoit s'empêcher de témoigner les sentimes qu'elle avoit pour lui; certains propos qu'elle tenoit, dénotoient assez qu'elle succomberait à la tentation d'être Margrave. Ce prince s'affoiblissoit à vue d'oeil. Son médecin, le plus ignorant qu'il y eût jamais, lui promit de le guérir par certains bains et par une boisson, qu'il regardoit comme une remède universel; c'étoient des pommes de pins cuites dans de l'eau. Le Margrave et moi, nous commençâmes notre cure en même temps, mais par bonheur pour moi il y eut des gens charitables qui m'avertirent que je me tuerois en la continuant. On voulut donner le même avis au Margrave, mais il étoit si entiché de son médecin, qu'il continua ses bains, où il tomboit tous les jours en foiblesse. Il faisoit travailler jour et nuit, pour accommoder le château à Himmelcron. Il y faisoit fabriquer un nouvel appartement, tout décoré avec des dorures et des glaces. Il vouloit y faire un magnifique jardin et une ménagerie, et on bâtissoit déjà un manège.