Tout cela me faisoit conclure qu'il alloit se marier et qu'il vouloit s'établir tout-à-fait à Himmelcron. La Marwitz me confirmoit dans cette idée et m'avertissoit sans cesse d'être sur mes gardes. Cette fille avoit beaucoup d'esprit et de solidité, je pouvois compter sur sa discrétion, et je l'aimois tous les jours davantage. Comme elle épioit sans cesse, elle s'aperçut qu'il y avoit beaucoup de personnes mêlées dans cette intrigue, et entr'autres Mr. de Hesberg, qui avoit été gouverneur du prince Guillaume. Je le connoissois pour un très-honnête homme et ne fis point de difficulté de m'ouvrir à lui sur ce sujet; mais je résolus d'attendre, que je fusse de retour de Himmelcron.
Je m'y rendis le 24. d'Août avec ma gouvernante et la Marwitz. J'y passois le temps le plus ennuyeux du monde. Le Margrave étoit dans un état à faire peur; sa mémoire baissoit si fort, qu'il ne savoit la plupart du temps ce qu'il disoit. A la fin du repas et après avoir bu il lui prenoit des tics convulsifs qui me causoient des frayeurs terribles, car je m'attendois à tout moment à le voir tomber en convulsions, auxquelles il avoit été sujet dans sa jeunesse. Il restoit toute la sainte journée dans ma chambre, ce qui me gênoit beaucoup.
Nous retournâmes enfin à Bareith le 4. de Septembre, où je tâchois d'avoir une entrevue secrète avec Mr. de Hesberg. Il m'avoua, qu'il étoit informé de ce que je voulois savoir, que Mlle de Sonsfeld lui en avoit fait la confidence, et voici le détail qu'il me fit. Depuis que j'avois rompu cette intrigue la première fois, le Margrave n'avoit point ralenti ses instances; Mlle. de Sonsfeld s'étoit tenue quelque temps sur la défensive, mais enfin elle s'étoit rendue, à condition néanmoins qu'elle n'épouseroit le Margrave qu'avec mon consentement; ce prince jugeant qu'il trouveroit bien des difficultés à vouloir la faire déclarer princesse, avoit résolu pour lever tout obstacle, de lui faire donner le titre de comtesse de Himmelcron; il vouloit se retirer avec elle dans cet endroit, et lui donner un capital très-considérable qu'il vouloit placer hors du pays; le Margrave n'attendoit que le retour du prince héréditaire et le départ de mon frère pour nous en faire la proposition, bien résolu si nous faisions des difficultés, de s'en venger et de passer outre.
Tout cela m'alarma au suprême degré. Il étoit très-facile pour moi de rompre toute cette intrigue, si j'avois voulu en avertir le roi, mais j'aimois trop ma gouvernante pour l'exposer, elle et sa famille au ressentiment de ce prince. Je résolus donc de risquer le tout pour le tout. J'envoyai chercher Mlle. de de Sonsfeld. Je lui déclarai tout net, que je savois toutes ses menées avec le Margrave; que je lui avois déjà une fois parlé clair sur ce sujet; que je ne donnerois jamais les mains à son mariage; qu'elle me forceroit d'avoir recours au roi, si elle vouloit l'accomplir; qu'elle devoit rompre tous ses rendez-vous avec le Margrave, qui faisoient du tort à sa réputation; qu'elle devoit considérer l'état où se trouvoit ce prince, qui étoit au bord de la fosse et qui ne pouvoit vivre; que si elle l'épousoit par tendresse, sa perte lui seroit bien plus sensible après son mariage qu'auparavant, et que si c'étoit par intérêt, elle pouvoit compter que j'aurois soin d'elle toute ma vie, et que je tâcherois de la récompenser de l'effort qu'elle aurait fait sur elle-même. J'assaisonnai cela de beaucoup d'expressions obligeantes, et moitié par douceur et moitié par menace je tirai d'elle une seconde promesse, qu'elle ne passerait pas outre. Elle m'avoua, qu'elle s'étoit toujours flattée de me fléchir, et qu'elle ne pouvoit nier qu'elle ne fût sensible à l'amour que le Margrave avoit pour elle; qu'elle seroit cependant obligée d'aller bride en main avec lui et de ne pas l'effaroucher, de peur que son ressentiment ne tombât sur nous; car, me dit-elle, Madame, s'il savoit que Votre Altesse royale est contraire à ses vues, et qu'elle est cause que je les rejette, il se porteroit aux dernières extrémités.
Effectivement elle se gouverna avec tant de prudence, qu'elle amusa le Margrave jusqu'à sa mort, et trouva moyen par son crédit de nous rendre toutes sortes de bons offices. Il ne lui manquoit que le titre de Margrave, car elle en avoit toute l'autorité; rien ne se faisoit sans sa volonté et toutes les grâces passoient par ses mains. Le premier plaisir qu'elle me fit, fut de persuader le Margrave à faire revenir le prince héréditaire. Le François cantonnoient déjà et il n'y avoit plus rien à faire à l'armée. Elle ne l'obtint cependant qu'avec beaucoup de peine.
J'eus le plaisir de revoir ce cher prince le 14. de ce mois. Il avoit eu une approbation générale. Je reçus diverses lettres sur son sujet de l'armée, remplies de ses éloges et de l'application qu'il s'étoit donnée pour apprendre le métier. Je le trouvai fort engraissé et bien portant. Il me témoigna le mécontentement qu'il avoit de mon frère et me dit, qu'il avoit si fort changé à son désavantage, que je ne le reconnoîtrois plus; qu'il ne se soucioit plus de moi, et qu'en un mot c'étoit tout un autre homme. Ce rapport m'affligea beaucoup. Cependant je me flattois de regagner le coeur de mon frère, pendant le séjour qu'il devoit faire chez nous.
Le roi étoit dans un état pitoyable. On l'avoit transporté à Berlin. Tous les médecins qui étoient autour de lui regardoient son mal comme incurable.
Le Margrave dépérissoit à vue. Sa santé ne lui permettant pas de recevoir mon frère. Il se rendit au parc, où il y avoit une très-belle maison, pour éviter sa présence et recommencer une nouvelle cure. Mais il ne put la continuer; il prit un crachement de sang, qui fit craindre pour sa vie. Tout le monde lui conseilla de se défaire de son médecin. On l'anima si fort contre ce malheureux, qu'il l'auroit fait arrêter, si on ne l'en avoit empêché. Les autres médecins disoient que c'étoit les bains, qu'il avoit fait prendre au Margrave, qui l'avoient réduit à ce triste état. Goekel prétendoit le contraire; voici comment il vouloit prouver l'efficace de ses bains. On conserve, disoit-il, les corps en les embaumant; je conclus de là, que si je puis parvenir à embaumer une personne pleine de vie, cette personne pourra vivre quelques centaines d'années; or le plus excellent préservatif contre la corruption est la pomme de pin; j'ai donc agi en homme sensé et qui entend son métier en les ordonnant au Margrave et à la princesse héréditaire. Je ris bien de ce beau système, qui nous auroit rendus momies, le Margrave et moi.
Nous reçûmes dans ce temps-là des nouvelles d'Italie. Elles furent avantageuses pour les Autrichiens. Le comte Koenigsek surprit l'armée du Maréchal de Broglie et celle du roi de Sardaigne, en faisant passer la rivière Seggio à ses troupes. Le Maréchal se sauva nu-pieds et l'autre chaussé. Toute l'armée des alliés fut mise en déroute. On dit, qu'il n'y avoit rien de plus plaisant à voir que les hussards autrichiens, qui s'étoient parés des habits galonnés des officiers françois. Ceux-ci eurent leur revanche quelques jours après. Le comte Koenigsek les ayant poursuivis, les François lui livrèrent bataille devant la ville Guastala et les défirent. Le prince Louis de Wurtemberg et plusieurs autres braves généraux autrichiens y furent tués.
Cependant mon frère arriva le 5. d'Octobre. Il me parut fort décontenancé, et pour rompre tout entretien avec moi, il me dit, qu'il étoit obligé d'écrire au roi et à la reine. Je lui fis donner des plumes et du papier. Il écrivit dans ma chambre et employa plus d'une grosse heure pour écrire deux lettres, où il n'y avoit que deux lignes. Il se fit ensuite présenter toute la cour, et se contenta de regarder tous ceux qui la composoient d'un air moqueur, après quoi nous nous mîmes à table. Il ne fit dans toute sa conversation que turlupiner tout ce qu'il voyoit en me répétant plus de cent fois le mot de petit prince et de petite cour. J'étois outrée et ne pouvois comprendre comment il avoit changé si subitement envers moi. L'étiquette de toutes les cours de l'empire n'accorde la table des princes qu'à ceux qui ont le rang de capitaine; les lieutenans et les enseignes sont exclus et sont placés à la troisième table. Mon frère avoit un lieutenant dans sa suite; il le fit placer à table en me disant, que les lieutenans du roi valoient bien les ministres du Margrave. Je ravalai cette dureté et ne fis semblant de rien.