Je fus bien attristée en ce temps-là par une lettre de la duchesse de Brunswick, qui me faisoit part de la mort de son époux. Il n'y avoit qu'un an qu'il étoit parvenu à la régence. Je le regrettai sincèrement, et je conserve encore une tendre amitié pour la duchesse, son épouse. Le prince Charles, son fils, se vit prince régnant par ce décès. Ma soeur joua de bonheur, si on peut appeler ainsi la perte d'un si brave prince, car elle se vit deux ans après son mariage, et contre toute apparence, princesse régnante.

Cependant la maladie du Margrave augmenta si fort, qu'on lui conseilla de faire venir un médecin très-habile d'Erfort, pour le consulter. Celui qu'il avoit pris à la place de Goekel, se nommoit Zeitz. C'était un homme d'esprit, qui avoit un peu plus de savoir que son prédécesseur, mais dont le système étoit aussi ridicule, que celui de l'autre. D'ailleurs cet homme avoit un très-mauvais caractère; il n'avoit point de religion, et par conséquent aucun frein qui pût le tenir en bride. Il n'est pas donné à chacun d'avoir une foi aveugle, même on trouvera ordinairement que ceux qui croient le moins, vivent le plus moralement bien, mais un mauvais esprit, qui n'a point de religion, est un meuble très-dangereux dans la société. La plupart des gens ne savent ce qu'ils croient; les uns rejettent la religion, parcequ'elle est contraire à leurs passions; les autres pour être à la mode; d'autres encore pour s'attirer la renommée de gens d'esprit. Je désapprouve fort ces sortes d'esprits-forts, mais je ne puis condamner ceux qui ce font une étude de rechercher la vérité et de se défaire de tout préjugé. Je suis même convaincue, que les personnes qui s'accoutument à réfléchir, ne peuvent qu'être vertueuses; en recherchant la vérité, on apprend à raisonner juste, et en apprenant à raisonner juste, on ne peut qu'aimer la vertu. Mes réflexions m'ont éloignée de mon sujet. J'y reviens.

Mr. Juch qui étoit le médecin que l'on fit venir, annonça tout franchement au Margrave, qu'il ne réchapperoit point de cette maladie, et qu'il n'avoit plus que quelques semaines à vivre. Zeitz l'assura en revanche, qu'il le tireroit d'affaire. Il ajouta foi aux paroles du dernier. Cela est naturel, nous nous flattons toujours de ce que nous espérons. Il continua donc à faire travailler à Himmelcron et à régler les commanderies de son ordre.

La princesse d'Ostfrise ayant appris le triste état où il se trouvoit, se mit en chemin pour venir à Bareith. Cela nous alarma fort, le prince héréditaire et moi. Elle pouvoit nous faire un tort infini, en engageant son père à faire un testament en sa faveur et en celle de sa soeur. Mlle. de Sonsfeld sut si bien tourner l'esprit du Margrave qu'elle lui fit accroire, qu'il s'attendriroit trop s'il voyoit sa fille, que d'ailleurs elle prétendroit bien des choses contraires aux intérêts de son pays, et qu'il seroit dur au Margrave de lui refuser. Enfin elle fit si bien, que ce prince lui envoya une estaffette, pour la prier de ne point venir. L'estaffette la rencontra à Halberstadt, qui est à moitié chemin de Bareith. Elle fut donc obligée de s'en retourner.

L'amour du Margrave pour Mlle. de Sonsfeld continuoit toujours, mais elle me tenoit exactement la parole qu'elle m'avoit donnée, et me faisoit part de tous les entretiens qu'elle avoit avec lui. Sans elle nous aurions mal passé notre temps, et il se seroit porté à toutes sortes d'extrémités, car il nous traitoit comme des chiens. Nous prenions patience sur tout cela, et surtout moi, dans l'espérance que notre délivrance étoit prochaine. Il faut pourtant que je rende cette justice au prince héréditaire, que je ne l'ai jamais entendu murmurer contre son père, hors le jour qu'il voulut le battre, et qu'il en a toujours parlé en termes très-respectueux. Il voyoit bien lui-même que son père tiroit à sa fin. Il n'étoit informé que superficiellement de ses affaires, et tenoit tous les jours des conférences secrètes avec Mr. de Voit, qui l'instruisoit de l'état de son pays. Je connoissois à fond le caractère du prince héréditaire, et je savois qu'il ne se laisseroit jamais gouverner. Je m'étois bien proposé de ne me mêler de rien; je hais les intrigues à la mort, mais en revanche je voulois rester sur un certain pied de considération, et ne voulois pas non plus que personne se mêlât de ce qui me regardoit. Je ne sais si Mr. Voit fit comprendre au prince que je gouvernerois, ou s'il eut lui-même cette idée de moi, mais je m'aperçus qu'il n'en agissoit plus avec moi avec la même franchise qu'à l'ordinaire. Cela m'inquiéta, mais cependant je ne fis semblant de rien.

La Marwitz me dit un jour: le prince héréditaire est encore trop vif pour entrer dans tous les détails de la régence; je suis persuadée que Votre Altesse royale sera obligée de l'assister; il est encore jeune, il n'est informé de rien, il n'a point d'expérience; je crains que s'il ne suit vos conseils, on ne lui fasse faire bien des bévues. Je vous assure, ma chère, lui dis-je, que vous vous trompez fort; je ne me mêlerai de rien, et je vous assure, que le prince ne s'adressera pas à moi pour avoir mon avis. Elle en fut surprise. Le prince entra justement dans la chambre. Elle lui parla quasi de même qu'à moi, et je répétai au prince de que j'avois répondu à la Marwitz. Il garda le silence; il étoit fort froid envers moi. Je rejetai toujours ce changement sur les affaires qui lui rouloient dans la tête. Jusque-là il n'avoit eu rien de caché pour moi, il m'avoit fait part de ses plus secrètes pensées, mais il ne me confia point ses idées sur l'avenir, et je ne m'en informai pas non plus.

Un jour que nous étions à table, on vint nous chercher au plus vite chez le Margrave, en nous disant qu'il étoit à l'agonie. Nous le trouvâmes couché dans un fauteuil; une suffocation qui lui avoit pris, l'avoit mis à deux doigts du tombeau; son pouls étoit comme celui d'une personne qui se meurt. Il nous regarda tous sans nous dire mot. On avoit envoyé chercher un ecclésiastique. Il témoigna d'abord que cela ne lui faisoit pas plaisir. L'ecclésiastique lui fit une assez belle exhortation sur l'état où il se trouvoit, lui disant, qu'il étoit près de rendre compte de ses actions à Dieu, qu'il devoit se soumettre à ses saintes volontés, et qu'il lui donneroit la force d'envisager la mort avec fermeté. J'ai administré la justice, lui dit-il; j'ai été charitable envers les pauvres: je n'ai point débauché avec les femmes; j'ai rempli les devoirs d'un prince juste et équitable; je n'ai rien à me reprocher et puis paraître devant le tribunal de Dieu avec assurance. Nous sommes tous pécheurs, lui répondit son aumônier, et le plus juste pèche sept fois, et quand nous avons fait tout ce qui nous est ordonné, nous sommes pourtant des serviteurs inutiles. Nous remarquâmes tous que ce discours lui déplaisoit. Il répéta avec plus de véhémence: non, je n'ai rien à me reprocher, mon peuple pourra me pleurer comme son père. Il garda quelques momens le silence, après quoi il nous pria de nous retirer. On le remit au lit, et nous fûmes bien surpris lorsqu'on nous vint dire le soir, qu'il étoit beaucoup mieux. On nous apprit en même temps, qu'il avoit fort grondé ses domestiques de l'alarme qu'ils avoient faite, et surtout de ce qu'ils avoient appelé l'ecclésiastique. Il sembla que son mal fût diminué, mais le 6. de Mai il augmenta si fort, que Zeitz qui l'avoit toujours flatté de le rétablir, vint lui annoncer son arrêt de mort. Il tomba dans une profonde rêverie et ordonna que tout le monde le laissât seul ce jour-là. Il étoit d'une foiblesse extrême.

Le lendemain il nous envoya chercher, le prince héréditaire et moi. Il fit une longue exhortation à son fils sur la manière dont il devoit gouverner son pays, et me dit, qu'il m'avoit toujours tendrement aimée; qu'il reconnoissoit mon mérite; qu'il me conjuroit de faire souvenir tous les jours son fils des préceptes de morale et de régence qu'il venoit de lui donner; qu'il me souhaitoit beaucoup de bonheur, et qu'il me prioit d'accepter une tabatière, qu'il me donna pour me souvenir de lui. Nous nous mîmes à genoux, le prince héréditaire et moi. Il nous donna sa bénédiction et nous embrassa l'un et l'autre. Nous fondions en larmes. Ce qu'il m'avoit dit m'avoit si fort touchée, que si j'avois pu lui prolonger la vie, je l'aurois fait. Il nous pria ensuite de ne plus le venir voir, que lorsqu'il seroit à l'agonie; et s'adressant à moi: je vous conjure, Madame, ajouta-t-il, faites-moi cette grâce. Il fit ensuite venir ma fille, à laquelle il donna aussi sa bénédiction; après quoi il prit congé de toutes mes dames, l'une après l'autre, hors de Mlle. de Sonsfeld, qui étoit malade. Les conseillers privés eurent aussi leur tour. Il leur fit une longue harangue et leur détailla toutes les obligations que le pays lui avoit, et répéta à peu près ce qu'il avoit dit à l'ecclésiastique; il leur recommanda fortement le bien de son pays et l'attachement qu'ils dévoient avoir pour leur nouveau maître, finissant par leur donner les derniers adieux. Il eut la force d'esprit de prendre congé de toute sa cour, depuis le premier ministre jusqu'au dernier de ses domestiques. J'étois fort touchée, mais je ne puis nier que je ne trouvasse beaucoup d'ostentation dans son fait, car il ne cessoit de relever envers chacun les soins qu'il s'étoit donnés pour le bien de son pays. On verra par la suite qu'il ne s'imaginoit point encore de mourir, et que tout ce qu'il faisoit n'étoit que pour jouer la comédie. Il s'affoiblit extrêmement à la fin de cette triste cérémonie. Dès qu'elle fut finie, il nous pria de nous retirer.

Les médecins nous avertirent, qu'ils le trouvoient si mal, qu'on ne pouvoit plus compter un moment sur sa vie. Pour être plus à portée de le venir voir et accomplir la promesse que nous lui avions faite, d'être présens à sa fin, nous nous logeâmes dans un appartement tout proche du sien, et la nuit nous ne fîmes que nous coucher tout habillés sur le lit.

Le lendemain trouvant que sa foiblesse augmentoit, il envoya chercher le prince héréditaire, auquel il remit la régence en présence du conseil, et ordonna à chacun de ne plus l'importuner d'aucune affaire. J'étois allée tous les matins et tous les soirs demander de ses nouvelles dans son antichambre, car il n'y avoit que le prince héréditaire qui eût l'entrée libre chez lui. Dès qu'il lui eût remis la régence, il s'en repentit et ne put s'empêcher de brusquer son fils toutes les fois qu'il le voyoit. Il s'informa même auprès de quelques Mrs. de sa cour, qui ne le quittoient pas, et auprès de ses domestiques, si son fils se mêloit déjà d'ordonner, ajoutant, qu'il nageoit sans doute dans la joie de se voir son propre maître. On l'assura avec vérité, que le prince héréditaire avoit juré de ne donner aucun ordre tant qu'il vivroit encore, et qu'il n'avoit voulu expédier aucune affaire.