Sa maladie traîna jusqu'au 16. de Mai au soir, où l'on vint nous appeler à la hâte; il étoit 9 heures. Nous trouvâmes tout le monde en prière dans son antichambre; on l'entendoit râler de très-loin; il souffroit les peines de l'enfer. Il dit à son fils: mon cher fils, je suffoque, je ne puis plus endurer des souffrances qui me mettent au désespoir. Il crioit et hurloit que cela faisoit peur à entendre; par trois fois il perdit les sens, et par trois fois il les reprit. Il parla jusqu'à son dernier soupir et expira enfin à six heures et demie du 17. de Mai au matin.
Je n'ai de ma vie été plus altérée. Je n'avois jamais vu mourir personne; cette image me frappa si fort, que j'eus peine à me l'ôter de long-temps de l'esprit. Le prince héréditaire étoit dans le dernier désespoir. Nous le tirâmes avec toutes les peines du monde de cette chambre et le ramenâmes dans la sienne, où il fut près d'une heure avant que de pouvoir se remettre. Toute la cour l'avoit suivi. Dès qu'il fut un peu revenu à lui, Mr. de Voit lui dit, qu'il étoit nécessaire qu'il confirmât le conseil. Le Margrave hésita quelque temps et ne lui répondit rien, mais me tirant à part, il demanda, ce que j'en pensois? Je lui répondis ingénieusement, que je ne trouvois pas cela si pressé; qu'il n'y avoit qu'une heure que son père étoit mort; qu'il me sembloit qu'il falloit garder un certain décorum, et ne pas montrer tant d'avidité à s'emparer de la régence, et qu'en remettant la chose au lendemain, il auroit le temps de faire de mûres réflexions sur les personnes qu'il vouloit mettre en place. Il goûta mes avis. Il étoit fort accablé et moi aussi, ayant veillé toute la nuit et ma santé étant très-foible. Pour éluder toutes les persécutions de ces Messieurs, il se coucha et reposa quelques heures; mais on le pressa tant et tant, et on lui montra tant de difficultés à laisser vaquer plus long-temps le conseil, qu'enfin il le confirma. Il fut composé du baron Stein, Voit, Dobenek, Hesberg, Lauterbach et Thomas.
Ensuite on régla le deuil et l'enterrement, et l'on fit accroire au Margrave, que c'étoit au conseil, à fournir tout ce qu'il falloit employer à cela. Le Margrave étoit fort novice dans toutes ces sortes d'affaires et se trouvoit obligé de s'en fier à ce qu'on lui disoit. Ces Messieurs furent assemblés pendant trois semaines, et ne s'occupèrent qu'à acheter du drap. Quoique cela fût du département du Maréchal de la cour, ils commençoient à se donner des airs insupportables, sur-tout Mr. de Voit. Cet homme m'avoit toutes les obligations imaginables; je l'avois soutenu de tout mon pouvoir du vivant du feu Margrave. Il étoit mon grand-maître, et les devoirs de sa charge exigeoient que du moins il vînt tous les jours chez moi; il n'en fit pourtant rien et ne me fit pas même faire ses excuses, ce qui me piqua fort contre lui. Cependant le corps du Margrave fus mis en parade. Ses obsèques se firent le 31. de Mai, comme il avoit ordonné avant sa mort, sans cérémonie, mais avec décence. Son corps fut transporté à Himmelcron et déposé dans un caveau, qu'il avoit fait faire exprès.
Nous mîmes le grand deuil le 1. de Juin, pour ne le quitter qu'un an après. Je tins appartement ce jour-là, pour recevoir les complimens de condoléance de toute la cour, et nous dînâmes pour la première fois en public. Mais tout cet attirail noir et le décorum qu'il falloit observer, étant trop incommode, nous nous rendîmes au Brandenbourger, où nous restâmes quelques semaines.
Mr. de Voit vint un jour chez moi. Il me dit, qu'il savoit que j'étois fâchée contre lui de ce qu'il ne me faissoit pas régulièrement sa cour, mais qu'il étoit si occupé, qu'il ne lui restoit pas un moment de temps; que cependant le conseil ne m'avoit pas oubliée, et qu'on avoit résolu d'intercéder pour moi auprès du Margrave, pour qu'il me donnât une augmentation de revenus, et qu'ils ne doutoient point que le Margrave ne me l'accordât. Je fus piquée au vif de ce beau discours. Je lui répondis d'un air fort froid, que si j'avois besoin d'une augmentation de revenus, je la demanderois moi-même au Margrave; que j'étois très-persuadée qu'il ne me la refuseroit pas; que je leur étois obligée de leurs bonnes intentions, mais que je les dispensois du soin de parler en ma faveur, puisque je prendrois cette peine moi-même. Il fut un peu décontenancé et me dit, qu'il étoit cependant désagréable de demander soi-même des grâces. Mais plus encore, lui dis-je, Monsieur, de les faire demander par d'autres, et afin que vous appreniez à connoître mon caractère, sachez, que quand même le Margrave voudroit me donner une augmentation, je ne l'accepterois pas, ses affaires étant trop dérangées par les grandes dépenses, qu'il est obligé de faire, pour m'avantager sans s'incommoder; d'ailleurs, Monsieur, je veux lui avoir l'obligation à lui-même des avantages qu'il me fera, sans quoi ils ne me feront aucun plaisir.
Je prévis bien que ces Messieurs prétendoient me mettre sur le pied où étoit ma soeur d'Anspac, qui n'osoit grouiller devant eux et qui étoit toujours obligée de s'adresser à un troisième, pour négocier ce qu'elle vouloit de son époux. Le froid que le Margrave avoit pour moi, joint à ses idées, m'alarmèrent beaucoup. Je me retirai dans mon cabinet avec ma gouvernante, à laquelle je communiquai mes pensées; je pleurois à chaudes larmes. Elle hausse les épaules et me dit, qu'elle avoit les mêmes appréhensions que moi; que même ces Messieurs faisoient assez comprendre, que leur but étoit de gouverner eux-seuls l'esprit du Margrave; que pour y parvenir, il falloit commencer à me mettre peu-à-peu sous leur férule; qu'ils ne s'occupoient uniquement que de bagatelles, voulant entrer dans les moindres petits détails, qui n'étoient pas de leur ressort, et négligeant les grands. Elle me conjura de parler au Margrave et de lui ouvrir les yeux; qu'elle de son côté tâcheroit de préluder, pour lui préparer l'esprit sur ce que je lui dirois. Je balançai long-temps, mais elle me donna tant de bonnes raisons, qu'enfin je m'y résolus.
J'en parlai en effet au Margrave, mais il le trouva fort mauvais; il me répondit beaucoup de choses dures. Je suis vive, je sais me modérer jusqu'à un certain point, mais je suis femme et j'ai mes foiblesses comme les autres, je me brouillai à toute outrance avec mon époux; j'étois dans un tel désespoir, que je tombai en foiblesse. On me mit sur le lit. J'eus un tel saisissement, qu'on crut que j'allois expirer. On appela au plus vite le Margrave. Mon état le toucha vivement; il étoit dans des angoisses mortelles. Nous nous fîmes des excuses réciproques, et après un long éclaircissement, il m'avoua, qu'on lui avoit mis martel en tête contre moi; il me demanda mille fois pardon. Je lui promis, que je ne me mêlerois de rien, mais que j'espérois en revanche, qu'il ne souffriroit pas qu'on causât de la mésintelligence entre nous et qu'on m'abaissât, comme on l'intentionnoit. Il me répondit, que je lui ferois toujours plaisir d'en agir avec la même sincérité, comme j'avois fait par le passé; qu'il me prioit de lui dire toujours mes pensées naturellement, et que de son côté il n'auroit rien de caché pour moi, de façon que nous fûmes meilleurs amis que jamais. Il me demanda mes sentimens sur tout ce qui se passoit. Je lui dis, que je le connoissois pour l'homme du monde qui aimoit le moins à se laisser gouverner; que cependant l'ascendant qu'il laissoit prendre au conseil, le mèneroit bientôt à cela, qu'il auroit peine à se retirer de leurs pattes, quand il y seroit une fois; qu'alors il seroit obligé de se servir des voies de la rigueur, pour les faire rentrer dans leur devoir; qu'il devoit se souvenir des dernières paroles de son père, qui lui avoit dit, de tenir toujours ses ministres en bride, d'écouter leurs conseils, mais de les bien peser avant que de les suivre. Il rêva long-temps, après quoi il me dit, que voulez-vous que je fasse? il faut bien que je me fie à eux; je ne suis informé de rien; je leur ai dit moi-même que je voulois qu'on traitât d'affaires plus sérieuses et qu'on ne s'amusât pas à la bagatelle, mais ils m'ont répondu, qu'on ne pouvoit faire tout à-la-fois.
Le colonel de Reitzenstein avoit été envoyé à Berlin et Mr. de Hesberg en Danemarc. Les finances étoient dans un si triste état, que je fus obligée de lever un capital de 6000 écus, pour suffire à ces deux ambassades. J'en fis présent au Margrave; si j'avois pu lui faire plaisir aux dépens de ma vie, je l'aurois fait. Il avoit de son côté toutes les considérations imaginables pour moi, et me témoignoit le réciproque des sentimens que j'avois pour lui. Son coeur étoit si bon, qu'il ne pouvoit se résoudre de dire un mot de désobligeant à qui que ce fût, ni à refuser la moindre grâce, quand on la lui demandoit. Cette trop grande bonté lui attiroit bien du chagrin depuis; elle fut aussi cause qu'il conservât toute la cour telle qu'elle l'étoit. Tous ceux qui lui étoient attachés lui représentèrent, qu'il devoit se défaire à temps des brouillons et intrigans qui y étoient, mais il ne put s'y résoudre. Il ne négligea aucun des devoirs qu'il devoit à la mémoire de son père, et ne congédia aucun de ses domestiques, dont il retint la plus grande partie et donna des charges aux autres. Il ne fit paroître aucun ressentiment à ceux qui l'avoient chagriné et qui avoient été cause de ses brouilleries avec lui. Quelqu'un lui en parla, et il répondit ces belles paroles: j'ai oublié le passé, et je veux que tout le monde soit content dans mes états.
Les Mrs. du conseil désapprouvèrent fort le procédé généreux du Margrave envers les domestiques de son père. Ils me députèrent Mr. de Voit. Il vint tout essoufflé me faire des plaintes amères de la part de ses confrères. Je n'ai jamais rien entendu du plus impertinent que tout son raisonnement. Le Margrave, disoit-il, a fait une chose inouïe, en conférant des charges et des emplois sans l'avis de son conseil; et frappant la terre de sa canne, il ne lui est permis, ajouta-t-il, de chasser ni de prendre une servante de cuisine à notre insu; nous sommes tous déshonorés et nous irons en corps faire nos représentations au Margrave. Je lui répondis, que je ne me mêlois de rien et qu'ils pouvoient faire ce qu'ils trouveroient bon. Le Margrave étoit dans la chambre prochaine avec ma gouvernante; il entendit tout le discours de Voit. Il auroit éclaté contre lui, si ma gouvernante ne l'en avoit empêché.
Dès que Voit fut parti, il entra dans ma chambre, où il jeta feu et flamme; il youlois casser le conseil et faire le diable à quatre. Je l'appaisai peu à peu. Il reconnut alors la vérité de mes prédictions, et résolut d'avoir recours à un homme qui avoit été secrétaire de son père. Cet homme se nommoit Ellerot. Il avoit autant d'esprit qu'on peut en avoir. Le feu Margrave avoit eu une confiance aveugle en lui vers la fin de ses jours, et l'avoit fort estimé pour sa droiture. Son fils qui se ressouvint que cet homme savoit à fond les affaires de son pays, crut n'avoir rien de mieux à faire que de le prendre auprès de lui, pour l'opposer aux entreprises impérieuses du conseil. Ellerot le mit en peu de temps au fait de tout et lui communiqua tous les plans du feu Margrave.