Le jour de mon départ étant enfin fixé au 11. Janvier, je résolus de faire une dernière tentative pour attendrir ce prince. Je trouvai moyen de lui parler en particulier, et de lui ouvrir mon coeur. Je fis l'apologie de ma conduite passée, sans compromettre la reine; je lui peignis avec les couleurs les plus touchantes la douleur que m'avoit causée sa disgrâce; j'y ajoutai un portrait naïf de ma situation présente, le suppliant par tout ce qu'il y avoit de plus sacré de ne point m'abandonner, et de m'accorder son secours et sa protection. Mon discours fit son effet; il fondoit en larmes, ne pouvant me répondre à force de sanglots: il m'expliquoit ses pensées par ses embrassemens. Faisant enfin un effort sur lui, je suis au désespoir, me dit-il, de ne vous avoir pas connue; on m'avoit fait un si horrible portrait de vous, que je vous ai haïe autant que je vous chéris présentement. Si je m'étois adressé à vous, je me serois épargné bien du chagrin et à vous aussi; mais on m'a empêché de vous parler, en me représentant que vous étiez plus méchante que ce diable, et que vous me porteriez à des extrémités que j'ai mieux aimé éviter. Votre mère par ses intrigues est en partie cause du malheur de la famille; j'ai été trompé et dupé de tout côté, mais j'ai les mains liées, et quoique mon coeur soit navré, il faut que je laisse ces iniquités impunies. Je pris le parti de la reine et lui représentai, que ses intentions avoient été bonnes, que l'amitié seule, qu'elle avoit eue pour mon frère et pour moi, l'avoit portée à en agir comme elle avoit fait, qu'ainsi il ne pouvoit lui en vouloir du mal. N'entrons point dans ce détail me répondit-il, ce qui est passé est passé, je veux bien l'oublier. Pour vous, ma chère fille, soyez persuadée que vous m'êtes la plus chère de la famille, et que je vous tiendrai religieusement les promesses que je vous ai faites, de vous avantager plus que mes autres enfans; continuez d'avoir de la confiance en moi, et comptez toujours sur mon secours et sur ma protection. Je suis trop affligé pour prendre congé de vous; embrassez votre époux de ma part, je suis si touché que je ne puis le voir. Il se retira tout en larmes. Je me retirai de mon côté en sanglotant, et me rendis chez la reine. Ma séparation d'avec elle ne fut point si touchante que celle du roi; malgré mes soumissions et mes tendres caresses elle resta froide comme glace, sans s'émouvoir ni me faire la moindre amitié. Le duc de Holstein me conduisit au carosse, où je montai avec le prince et Mdme. de Sonsfeld.
J'arrivai heureusement le même soir à Closterzin, qui étoit le premier gîte. La seconde journée de mon voyage ne fut pas si heureuse que la première. Mon carosse versa de mon côté; deux paires de pistolets chargés et deux coffres forts, qu'on y avoit fourrés, je ne sais pourquoi, me tombèrent sur le corps sans me faire le moindre mal. Mdme. de Sonsfeld me crut morte; sa frayeur l'aveugloit si fort, qu'elle ne cessoit de crier comme une excommuniée: mon Dieu, Seigneur Jésus; ayez pitié de nous. Je crus qu'elle étoit blessée, ce qui m'alarma plus que la chûte; je le lui demandai. Eh mon Dieu! non, Madame, me dit-elle, je ne crains que pour vous. Le prince héréditaire plus mort que vif étoit sauté par la portière; il n'avoit pas le courage de me demander si je m'étois fait mal. Cette scène me parut comique; j'étois chargée comme un mulet de tout le bagage qui étoit dans la voiture, dont on ne me débarrassa qu'avec peine. Le Margrave me porta sur un champ couvert de neige. Il geloit à pierre fendre, mes souliers prirent à la glace; je courois risque d'avoir le sort de la femme de Loth et de devenir statue de glace, si ma suite ne fût arrivée pour me tirer de là. Mes dames pleuroient et se lamentoient, croyant pour sûr que je ferois une fausse-couche; on m'arrosoit de toutes sortes d'esprits et on vouloit me faire avaler de vilaines drogues, dont je ne voulus point. On releva enfin le carosse et je continuai mon voyage.
Mr. de Burstel, conseiller privé du roi, m'accompagnoit, et devoit prendre à Bareith la qualité de ministre à cette cour. Il se rendit chez ma gouvernante, dès que nous fumes arrivés à Torgow, et la chargea de me représenter, que quoique je ne me ressentisse point de la chûte que je venois de faire, la prudence exigeoit que je m'arrêtasse quelques jours en chemin, pour parer les mauvaises suites qui pourroient en arriver. Mdme. de Sonsfeld et Mr. de Voit furent du même sentiment. Ils firent tellement peur au prince, que tout ce que je pus obtenir fut d'aller le lendemain jusqu'à Leipsic. Je comptois m'y divertir; la foire, qui est une des plus fameuses d'Allemagne, s'y tenant alors. Il y avoit toujours pendant ce temps beaucoup d'étrangers dans cette ville, où la cour de Dresde se rendoit ordinairement.
Nous y arrivâmes le jour suivant. Par décorum je me mis d'abord au lit. Je m'informai tout de suite, s'il y avoit beaucoup de monde? Mais ô douleur! La foire étoit finie et la cour aussi bien que les étrangers étoient partis la veille. Au lieu de m'amuser je m'ennuyai cruellement les deux jours que je fus obligée de m'y arrêter. Fatiguée d'harangues et de cérémonies j'en partis enfin, pour continuer mon voyage. Il se passa fort heureusement à la frayeur près, que me causèrent les rochers et les précipices; les chemins étoient abominables. Quoiqu'il fît un froid terrible, j'aimai mieux marcher que d'être secouée.
J'arrivai enfin à Hoff, première ville du territoire de Bareith. On m'y reçut en cérémonie au bruit du canon. La bourgeoisie sous les armes bordoit les rues jusqu'au château. Le Maréchal de Reitzenstein avec quelques Mrs. de la cour et toute la noblesse immédiate du Vogtland m'attendoient au bas de l'escalier (si on peut appeler tel une espèce d'échelle de bois), et me conduisirent dans mon appartement. Mr. de Reitzenstein me complimenta de la part du Margrave sur mon arrivée dans son pays. J'essuyai ensuite une longue harangue de la noblesse. Mr. de Voit m'avoit fort priée de faire bon accueil à ces gens-là. Il est connu que la maison d'Autriche a donné certains privilèges à la noblesse aux dépens des princes; ces privilèges sont entièrement injustes et ne tendent qu'à abaisser les souverains de l'empire. Ceux-ci n'ont jamais voulu les reconnoître; chaque gentilhomme immédiat prétend être aussi souverain chez lui que le prince, dont il est vassal, ce qui cause des procès et des chicanes perpétuelles. Celle du Vogtland s'étoit séparée du reste, s'étant brouillée avec les autres cantons. Le Margrave avoit saisi cette occasion pour la réduire à quelques privilèges près, sur le pied de ses autres vassaux; mais non content de cela, il avoit tenté peu avant mon mariage de les dépouiller encore de ceux qu'il leur avoit laissés. Ces Mrs., n'étant pas d'humeur de le souffrir, s'étoient rebellés et avoient causé une émeute qui eût devenir funeste, si on ne l'avoit appaisée. Les esprits étoient encore fort aigris à mon arrivée. Mr. de Voit, d'une très-illustre famille immédiate, mais d'un autre canton, n'ayant point de terres dans le Margraviat, fit envisager au prince, que pour rétablir la tranquillité, il falloit tâcher de gagner ses gens par la douceur et par les bonnes façons. Ils étoient tous de grande maison et il y en avoit de fort riches. On croira sans doute que leurs manières y répondoient? point de tout! J'en vis une trentaine, dont la plupart étoient des Reitzensteins. C'étoient tous des visages à épouvanter les petits enfans; leurs physionomies étoient à demi couvertes de teignasses en guise de perruques, où des poux d'aussi antique origine que la leur, avoient établi leur domicile depuis des temps immémoriaux; leur hétéroclite figure étoit attifée de vêtemens qui ne le cédoient point aux poux pour l'ancienneté; c'étoit un héritage de leurs ancêtres, qui les avoient transmis de père en fils; la plupart n'étoient point faits sur leurs tailles; l'or en étoit si éraillé, qu'on ne pouvoit le reconnoître; c'étoit pourtant leur habit de cérémonie, et ils se croyoient pour le moins aussi respectables sous ces antiques haillons que l'Empereur, revêtu de ceux de Charlemagne. Leurs façons grossières accompagnoient parfaitement leur accoûtrement, on les eût pris pour des manans; pour surcroît d'agrément la plupart étoient galeux. J'eus toutes les peines du monde de m'empêcher de rire en considérant ces figures. Ce ne fut pas tout, on me présenta un moment après des animaux d'une autre espèce; c'étoient les ecclésiastiques, d'ont il fallut encore écouter la harangue. Ceux-ci avoient des fraises autour du cou, qui sembloient de petits paniers, tant elles étoient grandes. Celui que me complimenta nasilloit et parloit si lentement, que je crus perdre patience. Je me défis enfin de cette arche de Noë et me mis à table, où les premiers de la noblesse furent invités. J'entamai diverses matières indifférentes pour faire raisonner ces automates; sans en pouvoir tirer que oui ou non; ne sachant plus que dire, je m'avisai de parler d'économie. Au seul nom leur esprit se développa; j'appris en un moment le détail de leur ménage et de tout ce qui y appartient; il s'éleva même une dispute fort spirituelle et intéressante pour eux. Les uns soutenoient que le bétail du bas pays étoit plus beau et rapportoit plus que celui des montagnes, quelques beaux-esprits de leur troupe prétendoient le contraire. Je ne dis mot à tout cela et j'allois m'endormir d'ennui, quand on vint m'avertir de la part de Mr. Voit, qu'il falloit commencer à boire dans un grand verre à la santé du Margrave. On m'en apporta un de si copieuse taille, que j'aurois pu y fourrer ma tête, avec cela il étoit si pesant, que peu s'en fallut que je ne le laissasse tomber. Le Maréchal de la cour répliqua à mon début buvant à ma santé, celle du roi, de la reine, et enfin de tous mes frères et soeurs suivit. Je fus éreintée à force de révérences, et dans un instant je me trouvai en compagnie de 34 ivrognes, ivres à n'en pouvoir plus. Fatiguée comme un chien et rassasiée à rendre les tripes et les boyaux de tous ces désastreux visages, je me levai enfin et me retirai fort peu édifiée de ce premier début. Pour comble de chagrin on m'annonça qu'il falloit encore m'arrêter à Hoff le lendemain, n'étant pas séant de voyager le dimanche. On me régala d'un sermon très-convenable à la compagnie de la veille. Le ministre nous fit un détail historique, critique et scandaleux de tous les mariages qui s'étoient faits depuis la création, à commencer par celui d'Adam et d'Eve jusqu'au temps de Noë; il se piqua de bien circonstancier les faits, ce qui causa des éclats de rire des hommes et nous fit rougir de honte. Le repas fut semblable au précédent. J'eus une nouvelle fête l'après-midi; ce fut de recevoir la cour femelle, que je n'avois point encore vue; c'étoient les chastes épouses des Mrs. de la noblesse. Elles ne le cédoient en rien à leurs chers époux. Qu'on se figure des monstres coiffés en marrons ou plutôt en nids d'hirondelles, leurs cheveux étant postiches et remplis de crasse et de vilenies? Leur habillement étoit aussi antique que ceux de leurs maris; cinquante noeuds de rubans de toutes couleurs en relevoient le lustre; des révérences gauches et souvent réitérées accompagnoient tout cela. Je n'ai rien vu de plus comique. Il y avoit quelques-unes de ces guenons qui avoient été à la cour, celles-ci jouoient les rôles des petits-maîtres à Paris, elles se donnoient des airs et des grâces, que les autres s'efforçoient d'imiter. Ajoutez à cela la façon dont elles nous examinoient, rien ne peut s'imaginer de plus ridicule et de plus risible.
Je partis enfin le jour suivant pour aller à Gefress, où le Margrave m'attendoit. Il me reçut dans un méchant cabaret; pour me consoler de ce mauvais gîte, il m'assura que l'Empereur Joseph y avoit passé une nuit. Il me fit beaucoup de politesses, et nous accabla d'amitiés le prince et moi. Après souper il me mena dans ma chambre de lit, où il m'entretint deux heures debout. La conversation ne roula que sur Télémaque et sur l'histoire romaine par Amelot de Houssayes; les deux uniques livres qu'il eût lus, aussi les savoit-il par coeur comme les prêtres leur bréviaire. Le bon prince, ne possédoit pas l'éloquence; ses raisonnemens étoient comparables aux vieux sermons qu'on fait lire pour s'endormir. Ma grossesse commençoit à m'incommoder beaucoup. Je me trouvai mal et serois tombée tout de mon long, si le prince ne m'eût soutenue. J'eus une terrible foiblesse, dont je ne revins que quelques heures après. Quoiqu'encore fort indisposée, je partis le lendemain pour Bareith, qui n'en étoit éloignée que de trois milles.
J'y arrivai enfin le 22. de Janvier à six heures du soir. On sera peut-être curieux de savoir mon entrée; la voici. A une portée de fusil de la ville je fus haranguée de la part du Margrave par Mr. de Dobenek, grand-balli de Bareith. C'étoit une grande figure tout d'une venue, affectant de parler un allemand épuré et possédant l'art déclamatoire des comédiens germaniques, d'ailleurs très-bon et honnête homme. Nous entrâmes peu après en ville au bruit d'une triple décharge du canon. Le carosse où étoient les Mrs. commença la marche; puis suivoit le mien, attelé de six haridelles de poste; ensuite mes dames; après les gens de la chambre et enfin six ou sept chariots de bagages fermoient la marche. Je fus un peu piquée de cette réception, mais je n'en fis rien remarquer. Le Margrave et les deux princesses ses filles me reçurent au bas de l'escalier avec la cour; il me conduisit d'abord à mon appartement. Il étoit si beau, qu'il mérite bien que je m'y arrête un moment. J'y fus introduite par un long corridor, tapissé de toile d'araignées et si crasseux, que cela faisoit mal au coeur. J'entrai dans une grande chambre, dont le plafond, quoique antique, faisoit le plus grand ornement; la hautelice qui y étoit, avoit été, à ce que je crois, fort belle de son temps, pour lors elle étoit si vieille et si ternie, qu'on ne pouvoit deviner ce qu'elle représentoit qu'avec l'aide d'un microscope; les figures en étoient en grand et les visages si troués et passés, qu'il sembloit que ce fussent des spectres. Le cabinet prochain étoit meublé d'une brocatelle couleur de crasse; à côté de celui-ci on en trouvoit un second, dont l'ameublement de damas vert piqué faisoit un effet admirable; je dis piqué, car il étoit en lambeaux, la toile paroissant par-tout. J'entrai dans ma chambre de lit, dont tout l'assortiment étoit de damas vert avec des aigles d'or éraillés. Mon lit étoit si beau et si neuf, qu'en quinze jours de temps il n'avoit plus de rideaux, car dès qu'on y touchoit ils se déchiroient. Cette magnificence à laquelle je n'étois pas accoutumée, me surprit extrêmement. Le Margrave me fit donner un fauteuil; nous nous assîmes tous pour faire la belle conversation, où Télémaque et Amelot ne furent point oubliés. On me présenta ensuite les Mrs. de la cour et les étrangers; en voici le portrait, à commencer par le Margrave.
Ce prince, alors âgé de 43 ans, étoit plus beau que laid; sa physionomie fausse ne prévenoit point, on peut la compter au nombre de celles qui ne promettent rien; sa maigreur étoit extrême et ses jambes cagneuses; il n'avoit ni air ni grâce, quoiqu'il s'efforçât de s'en donner; son corps cacochyme contenoit un génie fort borné, il connoissoit si peu son foible, qu'il s'imaginoit avoir beaucoup d'esprit; il étoit très-poli, sans posséder cette aisance de manières qui doit assaisonner la politesse; infatué d'amour propre, il ne parlait que de sa justice et de son grand art de régner; il vouloit passer pour avoir de la fermeté et s'en piquoit même, mais en sa place il avoit beaucoup de timidité et de foiblesse; il étoit faux, jaloux et soupçonneux; ce dernier défaut étoit en quelque façon pardonnable, ce prince ne l'ayant contracté qu'à force d'avoir été dupé par des gens auxquels il avoit donné sa confiance; il n'avoit aucune application pour les affaires, la lecture de Télémaque et d'Amelot lui avoit gâté l'esprit, il en tiroit des maximes de morale, qui convenoient à son caractère et à ses passions; sa conduite étoit un mélange de haut et de bas, tantôt il faisoit l'Empereur et introduisoit des étiquettes ridicules, qui ne lui convenoient pas, et d'un autre côté il s'abaissoit jusqu'à oublier sa dignité; il n'étoit ni avare ni généreux, et ne donnoit jamais sans qu'on l'en fit souvenir; son plus grand défaut étoit d'aimer le vin, il buvoit depuis le matin jusqu'au soir, ce qui contribuoit beaucoup à lui affoiblir l'esprit. Je crois que dans le fond il n'avoit pas le coeur mauvais. Sa popularité lui avoit attiré l'amour de ses sujets; malgré son peu de génie il étoit doué de beaucoup de pénétration et connoissoit à fond ceux qui composoient son ministère et sa cour. Ce prince se piquoit d'être physionomiste, et de pouvoir par cet art approfondir le caractère de ceux que étoient autour de lui. Plusieurs coquins, dont il se servoit comme d'espions, lui faisoient faire des injustices par leurs faux rapports; j'en ai souvent éprouvé les calomnies.
La princesse Charlotte, sa fille aînée, pouvoit passer pour une vraie beauté, mais ce n'étoit qu'une belle statue, étant tout-à-fait simple et ayant quelquefois l'esprit dérangé.
La seconde, nommée Wilhelmine, étoit grande et bienfaite, mais point jolie; elle en étoit récompensée du côté de l'esprit; elle étoit la favorite de son père, qu'elle avoit gouverné totalement jusqu'à mon arrivée; son humeur étoit fort intrigante; à ce défaut elle joignoit ceux d'une hauteur insupportable, d'une fausseté infinie et de beaucoup de coquetterie. Elle s'en est entièrement corrigée depuis son mariage, et je puis dire qu'elle possède, présentement autant de bonnes qualités qu'elle en avoit alors de mauvaises.