Nous partîmes donc le lendemain et vîmes en passant Schlangenbad et Schwalbach, où il y avoit un monde infini. Nous couchâmes à Wisbaden. Quoique fort fatiguée, je me levai le lendemain à cinq heures pour aller à Munichbrouk. Je trouvai deux originaux dans mon antichambre. C'étoient deux comtes de Reuss, dont l'un ne faisoit que sautiller d'une jambe sur l'autre, en me disant, qu'il étoit chambellan de l'Empereur et comte régnant de l'empire. J'en suis charmée, Monsieur, lui dis-je, et si l'Empereur a beaucoup de chambellans de votre mérite, sa cour ne peut qu'être bien composée. Oui, assurément, me dit-il. L'autre me conta, qu'il faisoit son séjour dans une de ses terres proche de Francfort, parceque, dit-il, le fourrage y est beaucoup meilleur et que je fais consister tout mon plaisir à avoir de beaux chevaux. En même temps il me fit toute la généalogie des habitans de son écurie et l'énumération de leur mérite. J'aurois pu lui répondre, que peut-être ils n'étoient pas tant chevaux que lui. Je me mis enfin en carosse, pour me défaire du comte sauteur et du comte chevaucheur, et arrivai par une chaleur et une poussière insupportables à Munichbrouk.
Le Landgrave me donna la main pour m'aider à sortir du carosse, et sans me dire mot me planta au milieu de la cour, pour faire son compliment au Margrave. Il me mena ensuite dans la maison. J'y trouvai sa fille, la princesse Maximiliane de Hesse-Cassel, et le prince héréditaire, son fils. Je commençai à lier conversation avec eux. Le Landgrave ne me repondoit pas un mot, sa fille rioit à gorge déployée et son fils faisoit des révérences. Leur père étant sorti, ils commencèrent à entrer en matière, mais sur des sujets tout nouveaux pour moi, car ils étoient des plus obscènes et débités grossièrement. J'ouvrois de grands yeux, fort embarrassée de ma figure, qui n'avoit jamais été à pareille fête; aussi la compagnie étoit fort peu convenable pour mon génie. La princesse de Hesse étoit une seconde Mde. de Bery; elle avoit été fort jolie, mais le vin et les débauches lui avoient si fort gâté le teint, qu'elle étoit toute couperosée, et que la gorge, qu'elle prenoit soin de découvrir tant qu'elle le pouvoit, étoit remplie de pustules fort dégoûtantes; ses manières libres et son air effronté ne démentoient point ses sentimens et découvroient assez son caractère.
Nous nous mîmes enfin à table, et malgré toutes les politesses que je faisois au Landgrave, je n'en avois pu tirer un mot. Un cas fortuit me procura enfin le bonheur d'entendre le son de sa voix. Munichbrouk est proprement une maison de chasse, qui consiste en plusieurs petits pavillons détachés; chacun de ces pavillons contiens une petite salle et trois petites chambres de chaque côté; ces chambres étoient toutes meublées de damas de diverses couleurs avec des galons d'or ou d'argent. Etant donc à table, la princesse Maximiliane fit tout-à-coup de grandes exclamations, en criant, ah, mon Dieu! ah, mon Dieu! Je m'effrayai, croyant qu'elle prenoit quelques vapeurs noires, dont, à ce qu'on débitoit, elle étoit tourmentée plusieurs fois le jour; mais elle me cria bientôt, qu'il se faisoit des miracles et qu'elle n'avoit rien vu de si extraordinaire, que ce qui s'offroit alors à ses yeux. Je crus pour le coup qu'elle étoit devenue folle, mais voyant sourire le Landgrave d'un air mystérieux, je me rassurai enfin. Ce grand miracle et cette chose si extraordinaire étoient, qu'on avoit détendu dans un moment les tapisseries de damas qui étoient dans ces chambres, ce qui en faisoit paroître d'autres qui étoient dessous et qui étoient peintes à l'huile sur de la toile. Le Landgrave me dit à cette occasion; Votre Altesse royale voit bien qu'il y a des enchantemens ici. Voilà la seule parole que je lui ai entendu proférer. J'applaudis beaucoup à cette platitude, car le proverbe dit, qu'il faut hurler avec les loups.
Notre ennuyant repas fini, on me força bon gré malgré de danser. J'étois fatiguée comme un chien et comme nous n'étions que trois dames et qu'on dansoit beaucoup d'allemandes, j'étois sur les dents. Je priai tant et tant le Margrave, que nous partîmes enfin le soir à sept heures. Il est juste que je fasse le portrait du Landgrave et de son fils.
Le Landgrave avoit 80 ans passés lorsque je le vis, mais à ses cheveux gris près, on l'auroit pris pour n'en avoir que 50; un cancer qu'il avoit à la bouche, le défiguroit et le rendoit fort dégoûtant; on dit qu'il avoit eu beaucoup d'esprit dans sa jeunesse, mais son grand âge l'avoit fait disparaître; il avoit été fort galant, mais ses galanteries s'étoient tournées en débauches affreuses. La malheureuse recherche, dans laquelle il s'étoit jeté de la pierre philosophale, avoit entièrement ruiné son pays, qui étoit dans un désordre excessif. Il vivoit très-mal avec le prince, son fils, qu'il tenoit dans la sujétion d'un enfant, quoiqu'il eût 49 ans. Celui-ci avoit beaucoup d'esprit et de politesse, même de l'acquis, mais la mauvaise compagnie qu'il hantoit l'avoit abruti et rendu méconnoissable.
J'arrivai fort tard à Francfort où nous fûmes reçus en cérémonie au bruit d'une triple décharge du canon, et complimentés par les magistrats et les bourgmestres de la ville. Comme je ne me portais pas trop bien, je m'y arrêtai un jour, pendant lequel je vis tout ce qui méritoit de l'être. C'est-à-dire le Roemer, qui est la salle où dînent les Empereurs le jour de leur couronnement; à côté de cette salle il y a quelques chambres, où on garde la bulle d'or, qu'on me montra. De là j'allai à la grande église, où se font ordinairement les couronnemens des Empereurs; on m'y fit voir l'endroit où se tient le conclave des électeurs le jour de l'élection. Mais comme le détail de tout cela se trouve dans plusieurs livres, je le passe sous silence.
Je partis le lendemain à cinq heures du soir de Francfort, résolue d'aller toute la nuit, pour éviter les grandes chaleurs. Quoique fort incommodée, je voulus voir en passant Philippsrouhe, maison de plaisance, appartenante au prince Guillaume de Hesse. Le château en est grand et spacieux, mais fort simple, en dedans et point meublé. La situation en est très-belle, la vue donnant sur un fort beau jardin, bordé par le Mein qui y coule, et sur l'autre bord duquel il y a des paysages charmans.
En continuant ma route, mon mal s'augmenta, et se termina enfin par une espèce de dyssenterie. Une terrible pluie, mêlée d'orage, et un froid excessif nous saisirent pendant la nuit. Les chemins étoient affreux, et nous nous trouvions dans les montagnes du Spessart, où il n'y a que du bois, sans qu'on trouve ni maison ni village.
J'arrivai enfin à demi-morte à neuf heures du matin à un petit village, nommé Eselsbach, où on me traîna hors du carosse et on me mit au lit, sans que j'en susse rien. Le médecin qui étoit arrivé long-temps avant moi, me trouva très-mal; j'avois une grosse fièvre, et il jugea mon accident fort dangereux. On résolut donc de rester là tout ce jour et le suivant, et de tâcher de me transporter plus loin si mon mal ne diminuoit, l'endroit où nous étions étant si mauvais, qu'il étoit impraticable que je pusse y demeurer plus long-temps. Mais me trouvant un peu mieux, nous partîmes le surlendemain pour nous rendre à Wirzbourg, où nous avions été invités par l'évêque.
Nous y fûmes reçus avec tous les honneurs imaginables. La garnison sous les armes étoit rangée en haie dans les rues; on fit une triple décharge du canon. Le prince et toute sa cour nous reçurent au bas de l'escalier. Le mouvement du carosse m'avoit si fort affoiblie, que je fus obligée de me mettre sur le lit. Je me traînois pourtant, toute malade que j'étois, pour voir le dedans du château, qui peut passer pour le plus beau d'Allemagne. L'escalier est superbe et tous les appartemens sont vastes et spacieux, mais je trouvai les décorations des chambres détestables.