Nous repartîmes à huit heures du soir. Mon mal cessa, mais j'en pris un autre plus dangereux, car je fus attaquée de si terribles douleurs à la poitrine, que je ne pouvois parler.

J'arrivai le lendemain à Erlangue, ayant cheminé toute la nuit. Je m'y arrêtai une quinzaine de jours, pendant lesquels on me tira de danger, mais je conservai une grande foiblesse et ma santé resta très-dérangée.

Je trouvai Mlle. de Bodenbrouk, première fille d'honneur de la reine, à mon retour à Bareith. C'étoit la même qui m'avoit causé tant de chagrin pendant mon séjour de Berlin. Elle alloit à Carlsbad pour s'y servir des bains. Je me piquai de générosité à son égard et l'accablai de politesses. Mon procédé la toucha et la fit rentrer en elle-même. Elle me fit un détail de tout ce qui se passoit à Berlin et me conta, que la reine étoit toujours fâchée contre moi, et saisissoit toutes les occasions pour mal parler de moi; que personne n'en étoit cause que ma soeur de Brunswick, qui l'animoit sans cesse et lui mandoit toutes sortes de nouvelles désavantageuses de Bareith; comme entr'autres, que je méprisois si fort les pierreries que la reine m'avoit données, que je les avois vendues et repris d'autres en place, pour n'avoir plus rien de Berlin; qu'elle ne s'étoit contentée de tenir de pareils propos à la reine, mais qu'elle me rendoit aussi de très-mauvais services auprès de mon frère, qui étoit fort changé à mon égard et ne faisoit point de mystère à dire, que ma soeur de Brunswick étoit celle qui lui étoit la plus chère; que mon frère n'étoit plus ce qu'il avoit été; que tout le monde commençoit à le haïr, et qu'enfin chacun me plaignoit et ne souhaitoit que de me voir reprendre l'ascendant que j'avois eu sur lui. Je me justifiai des calomnies de ma soeur, en montrant à la Bodenbrouk toutes les pierreries que j'avois reçues de la reine, qu'elle connoissoit très-bien. Elle me promit aussi de prendre fortement mon parti auprès de cette princesse, et de parler en ma faveur à mon frère. Elle partit de Bareith, accablée de politesses et de présens.

L'année 1738 pensa m'être bien fatale. Le Margrave tomba tout d'un coup malade. Son mal ne parut pas dangereux dans les commencemens, ne consistant que dans une grosse fluxion à la tête, mais une espèce d'attaque d'apoplexie fit craindre pour ses jours. Ce fut un relâchement de nerfs dans les parties extérieures; sa bouche en est restée un peu tirée, et il a conservé une foiblesse à l'oeil gauche, qui lui pleure quasi toujours; cependant cela ne le défigure point. Que ne souffris-je point pendant tout le temps qu'il fut malade? mes angoisses et mes inquiétudes ne sauroient s'exprimer. Sa convalescence me rendit la vie.

Mais ma santé ne se remit point, elle empiroit de jour en jour. J'avois derechef la fièvre lente, et enfin au bout de trois mois le médecin jugea mon mal incurable. Mdme. de Sonsfeld et le Margrave firent savoir mon état à la reine et à mon frère. On tint des consultations à Berlin dont le résultat fut, que je ne pouvois en réchapper. Un reste de tendresse se réveilla pour moi dans le coeur de mon frère. Il me manda, qu'il y avoit un très-habile médecin à Stettin, qui avoit beaucoup contribué à rétablir le roi, lorsqu'il avoit eu l'hydropisie; que je devois prier ce prince de me l'envoyer. La lettre qu'il m'écrivit à ce sujet, étoit des plus tendres. J'avois déjà pris mon parti. Je ne comptois pas en réchapper pour cette fois; j'envisageois la mort avec fermeté, ses approches ne m'épouvantoient point. La seule chose qui m'inquiétoit étoit la douleur que ma perte alloit causer au Margrave; mais je tâchois de m'étourdir là-dessus, en me rappelant l'exemple de tant de maris, qui après avoir bien fait les désespérés, s'étoient pourtant consolés à la fin. Les pressantes instances de mon frère, jointes à celles du Margrave, m'engagèrent à suivre le conseil du premier. J'écrivis une lettre fort touchante au roi, où je lui détaillois mon triste état. Je lui mandois, que me voyant sur le bord du tombeau, je lui demandois pardon de tous les chagrins que je lui avois causés involontairement; je lui demandois sa bénédiction; je l'assurois de la tendresse la plus vive et je finissois par le supplier de m'envoyer le médecin Supperville, plus pour tranquilliser le Margrave et n'avoir rien à me reprocher que dans la croyance qu'il pût me sauver la vie. Le roi me répondit fort obligeamment et le médecin arriva à l'hermitage, où j'étois alors au bout de quinze jours.

Je m'attendois à voir un de ces pédants, dignes piliers de la faculté, qui vous crachent du latin à chaque mot qu'ils disent, et dont les raisonnemens diffus et ennuyans contribuent à faire mourir les malades avant le temps; point du tout. Je vis entrer un homme d'assez bonne mine, qui m'accosta avec un air qui sentoit son monde, et en un mot qui n'avoit pas la moindre encolure de son métier. Il me trouva très-dangereusement malade, mais il tâcha de m'encourager, m'assurant qu'il me tireroit d'affaire. Il est juste que je fasse son portrait.

Supperville est d'origine françoise et prétend être de bonne maison. Je n'entre point dans la discussion de sa généalogie, tout François établi en pays étranger, est noble comme le roi, quoique quelquefois leur grand-père ait été maître d'hôtel ou laquais à Paris. Mais passons là-dessus; tel n'est pas noble qui mériteroit de l'être, et celui-ci avoit des talens qui auroient pu le mener à une grande fortune, si une ambition démesurée n'y avoit mis obstacle. Supperville avoit fait ses humanités à Leyden et à Utrecht, son père s'étant établi à la Haye. Ayant fini son cours de droit, il fut nommé secrétaire d'ambassade d'un ministre qui devoit aller en France. L'amour le rendit médecin. Il s'amouracha d'une jeune fille fort riche, et ne pouvant se résoudre à s'en séparer, il se vit obligé d'embrasser une profession pour laquelle il se sentoit une répugnance extrême. Il retourna aux universités. Son application à l'étude de la physique et de l'anatomie le rendirent bientôt fameux. Le roi l'engagea à entrer à son service comme premier médecin de toute la Poméranie, où il étendit en peu de temps sa renommée. Il a infiniment d'esprit, une lecture prodigieuse, et on peut le regarder comme un grand génie; sa conversation est aisée et agréable; il soutient également bien le sérieux et le badinage, mais son esprit impérieux et jaloux offusque ces qualités et ces talens, et lui a donné un ridicule, dont il aura peine à se relever.

On jugera bien d'après le portrait que je viens d'en faire, qu'il eut bientôt notre approbation. La cour étoit changée à son avantage à force de soins et de peines; on en avoit chassé une certaine grossièreté et barbarie, qui y regnoit au commencement, mais elle n'étoit point encore sur un pied convenable. Tous ceux qui la composoient avoient des génies bornés; la plupart n'avoient hanté que les rues de Bareith et n'avoit aucune idée du reste du monde; la lecture et les sciences étoient bannies de chez eux, et toutes leurs conversations se bornoient à parler de chasse, d'économie et à nous faire des contes de la vieille cour. Mr. de Voit qui jusqu'alors avoit encore été de quelque ressource, tomboit dans la bigotterie. Ainsi nous n'avions que celle que nous trouvions en nous-mêmes. Supperville nous fut donc d'un grand secours. Il s'attacha à nous et nous commençâmes à lui vouloir du bien. Il me fit prendre une cure, qui au bout de six semaines me fit passer ma fièvre lente, mais ne me rétablit pas entièrement, et lui fit juger, qu'à moins d'un soin et d'un régime prodigieux, je courois risque d'une rechute.

Cela l'engagea à me dire un jour, que voyant bien que ma santé n'étoit encore rien moins que remise, et que j'avois besoin de sa présence pour la recouvrer tout-à-fait, il m'offroit ses services, et ne demandoit pas mieux que de consacrer sa vie au Margrave et à moi. Sa proposition me fit plaisir. J'y trouvai beaucoup d'obstacles. Il étoit pour ainsi dire favori de mon frère et de toutes ses coteries, et je jugeois bien qu'il ne souffriroit pas que je le privasse d'un homme pour lequel il avoit de l'affection. Je lui fis d'abord cette objection. Je n'ai osé, me dit-il, Madame, vous parler à coeur ouvert, mais à présent, que j'ai l'honneur de connoître Votre Altesse royale, je sens que je puis lui parler sans détour et sans risquer de me rendre malheureux. Mon plan étoit déjà fait, avant de venir ici, de quitter le service du roi; j'avois dessein d'aller m'établir en Hollande; mais les agrémens que je trouve à cette cour-ci, et l'attachement que j'ai contracté pour Vos Altesses, m'ont fait changer d'avis. Je ne puis nier que je ne sois très-bien dans l'esprit du prince royal, mais, Madame, je n'ai eu que trop le temps de l'étudier. Ce prince a un grand génie, mais un mauvais coeur et un mauvais caractère; il est dissimulé, soupçonneux, infatué d'amour propre, ingrat, vicieux, et je me trompe fort où il deviendra plus avare que le roi, son père, ne l'est à présent; il n'a aucune religion et se fait une morale à sa guise, toute son étude ne tend qu'à éblouir le public, mais malgré sa dissimulation bien des gens ont démêlé son caractère. Il me distingue à présent pour étendre ses connoissances, une de ses plus grandes passions étant l'étude des sciences. Lorsqu'il aura tiré de moi celles qu'il ignore, il me plantera là, comme il a fait à bien d'autres; et c'est pour cette raison que j'ai jugé à propos de prendre mes mesures par avance.

Il y avoit déjà fort long-temps que j'étois mécontente de mon frère, et que je savois que plusieurs personnes qui lui avoient été attachées, l'étoient aussi, mais je ne me serois jamais figuré que son caractère fût si fort changé. Je disputai long-temps là-dessus avec Supperville. Le Margrave qui entra dans ces entrefaites, prit le parti de ce dernier et me dit, qu'il avoit déjà porté le même jugement de mon frère. Il accepta avec joie les propositions de Supperville, et nous écrivîmes tous deux au roi pour le lui demander. Je m'adressai aussi pour cet effet à mon frère, et Supperville partit chargé de toutes ces lettres.