Fin du manuscrit des Mémoires.
Les années 1743 à 1758.
Il est bien regrettable que la Margrave ne nous ait pas laissé des notes proprement dites sur les quinze dernières années de sa vie. Mais en revanche elle nous a légué un riche trésor de lettres.
Si dans ses Mémoires elle pousse le dédain des égards et convenances jusqu' à l'excès, si elle s'y montre bien souvent intolérante et sans coeur, elle nous apparaît dans ses lettres comme la femme la plus spirituelle du XVIIIième siècle, comme une femme dont l'affection et le dévouement attirent et gagnent tous les coeurs.
Le recueil des lettres que le Grand Frédéric a adressé à sa chère soeur ne compte pas moins de 11 volumes in quarto, mais celui des lettres de la Margrave à Frédéric est plus considérable encore. Sa correspondance est sans contredit le complément très-important de ses Mémoires. Nombre de passages de ces derniers sont commentés et éclaircis dans les lettres; maint détail s'y trouve rectifié. Avant tout nous y trouvons l'explication des relations tendues qui existèrent entre elle et son frère et dont elle avait à peine fait mention dans ses Mémoires. Il y est encore question des rapports qu'elle eût avec la Burghaus (ci-devant Mademoiselle de Marwitz). Mais la correspondance de Wilhelmine avec Voltaire, correspondance que la mort seule a interrompue, est surtout du plus haut intérêt.
En 1740, à Rheinsberg.
Voltaire venait interroger Frédéric sur la politique; au cours de l'entrevue celui-ci le conduisant vers la princesse dit: «Je vous représente à ma soeur bien-aimée.» Il jetait ainsi le premier fondement de cette amitié qui devait durer sans altération jusqu' à la mort de la Margrave.
Ce furent des jours pleins d'un bonheur ineffable, d'une douce paix d'âme que Wilhelmine passa à Rheinsberg, dans intimité d'esprits tels que Maupertuis, Voltaire, Jordan et toutes les autres célébrités intellectuelles dont son spirituel frère Frédéric était le centre. C'est ainsi que dans les conversations littéraires et philosophiques, réveillant de nouvelles idées, d'autres raisonnements, les heures s'écoulaient trop rapidement et emportaient les jours les plus brillants de Rheinsberg. Le château ne devait jamais revoir une telle élite des hommes éminents, Frédéric lui même, on ne sait pourquoi, ni reparut pas de toute sa vie.
Cependant la Margrave avait trouvé là un trésor: l'amitié de Voltaire qui fut pour elle un soutien précieux dans les jours douloureux qu'elle eut à traverser. Avec lui elle parle de son chagrin conjugal, avec lui aussi de rares joies embellissant le soir de sa vie. Une série de lettres, échangées entre elle et Voltaire témoignent éloquemment des aspirations nobles et élevées de son esprit et nous donnent la preuve incontestable de la valeur de Wilhelmine par ce fait seul, que Voltaire, le grand moqueur qui n'épargnait personne, n'a jamais osé décocher sur elle les flèches aiguisées de sa satire. Combien grande et noble doit donc avoir été cette âme! Quelle affliction doit-elle avoir éprouvé d'écrire ses Mémoires d'une main parfois si injuste, parfois si amère!
En poursuivant la vie de la Margrave d'après sa correspondance et tous les documents historiques nous ne manquerons jamais de citer in extenso ou en partie les lettres qui nous paraissent avoir une importance plus grande ou un intérêt tout spécial.--