Son séjour à la cour de Wurtemberg avait été loin de la satisfaire. La vie et les menés frivoles de cette cour répugnaient profondément à elle dont les moeurs étaient si pures. Elle la quitta pour se replonger tout entière dans ses occupations favorites, ne s'inquiétant en rien de ce qui se passait et faisait autour d'elle. Ainsi s'explique qu'elle ne connût avant 1744 les relations du Margrave et de la Marwitz, ou au moins qu'elle n'y fit pas plus tôt attention.

Mais avant d'aborder ce sujet il faut mentionner la visite de Frédéric II à Bareith et les événements qui l'ont immédiatement précédée. On venait de signer le contrat de mariage entre la fille unique de Wilhelmine et le fils aîné de la duchesse de Wurtemberg, le duc Charles de Wurtemberg qui devait être plus tard souverain du pays et qui s'acquit une triste célébrité par sa conduite contre Schiller. Quelques mois à peine après la signature du contrat on chercha à mettre la cour de Bareith en désaccord avec celle de Berlin en s'efforçant de faire croire à la Margrave que Frédéric avait l'intention d'empêcher ce mariage, et que la duchesse était sur le point de rappeler ses fils de Berlin où ils faisaient leur éducation. Sur la demande que la Margrave, pleine d'inquiétude, adresse à Frédéric, son frère lui révèle le complot, lui dénonce l'influence autrichienne et lui rend la tranquillité d'esprit. En même temps il l'invite à venir passer l'hiver à Berlin. Comme elle refuse, Frédéric se résigne dans l'espoir de la voir une autre fois.

Cet espoir se réalisa bientôt, mais pas à Berlin. La joie de la Margrave fut grande quand au mois de septembre 1743 Frédéric vint la voir à Bareith, avec l'arrière-pensée toutefois de sonder les princes de l'Allemagne du Sud et de former avec eux une coalition pour venir en aide à l'Empereur Charles VII dont la faiblesse était notoire. Frédéric visita donc ainsi sa soeur de Bareith et sa soeur d'Ansbach, mais forcé de continuer sa route pour cette dernière résidence, il ne peut consacrer que quelques jours à sa soeur de Bareith qui le reçut avec le plus d'honneur et le plus de réjouissances possible. Cependant il laissa à Bareith quelqu'un destiné à le remplacer, quelqu'un qui sut en effet chasser bientôt les nuages assombrissant le front de Wilhelmine qui ne pouvait se consoler d'une si courte visite. C'était Voltaire.

Pendant les quinze jours qui'l y demeura la Margrave remua ciel et terre pour témoigner son admiration à son célèbre ami. Les fêtes succédèrent aux fêtes; on représenta les drames de Voltaire, où elle et Voltaire jouaient les rôles principaux.

Bien que le frère de la Margrave, Auguste Guillaume, et le prince Ferdinand de Brunswick fussent restés à Bareith, Voltaire était le centre autour duquel tous se rassemblaient. La Margrave écrivit au roi à Ansbach: il est de la meilleure humeur du monde, et n'aspire, comme nous, qu'après votre retour.»

Ainsi choyé Voltaire pouvait bien se plaire à Bareith où tous étaient à ses pieds et lui rendaient hommage. On dit même que la duchesse de Wurtemberg, connue pour son excentricité, copia de sa propre main pendant la nuit le poëme de Voltaire: «la Pucelle».

Mais ces jours de bonheur et de sérénité s'envolèrent bien vite, Frédéric était revenu à Bareith et avait repris avec toute sa suite la route de Berlin. Les menées autrichiennes gagnaient chaque jour, plus de terrain auprès de ses beaux-frères et envahissaient leurs cours. Cet état de choses n'avoit nullement échappé l'oeil si perspicace de Frédéric. A peine quelques mois après sa visite, le 6 avril 1744 une estafette apportait à la Margrave la lettre suivante avec la suscription inaccoutumée? «Madame ma très-chère soeur. C'est avec une extrême surprise que je viens d'appendre, par une lettre du général de Marwitz que vous travaillez à une mariage entre sa fille aînée et le comte de Burghauss, en demandant même le consentement du susdit général. C'est une entreprise qui me frappe d'autant plus d'étonnement, que vous vous souviendrez sans doute de la volonté déclarée du feu roi notre très-cher père, qui, en vous donnant les de Marwitz, voulut expressément qu'elles ne devaient se marier hors du pays, et qu'elles retourneraient ici avec le temps. Ainsi j'espère que votre esprit et l'amitié que vous avez pour moi vous empêchera d'aller plus loin dans cette affaire, et que vous vous opposerez ouvertement à la conclusion de ce mariage, qui me déplaît infiniment.....

Au contraire, si la fantaisie de la de Marwitz la pouvait aveugler à un tel point, qu'elle voulût, contre ma volonté déclarée, épouser le comte de Burghauss, elle peut compter que je la ferai déclarer indigne et inhabile à participer à l'héritage considérable de son père, ce qui s'est déjà fait au sujet de la jeune fille de ce général par la même raison. (Elle avait épousé le comte de Schonbourg, grand écuyer de la Margrave.) Il est vrai que j'en serais inconsolable, si cette malheureuse affaire occasionnait une brouillerie et disharmonie entres nous, liés si étroitement de sang et de coeur..... En tout cas, vous me ferez plaisir de renvoyer cette dame ici, où j'aurai moi-même soin de son établissement».

Cette déclaration avait l'effet d'un coup de foudre; elle détruisit pour de longues années les bonnes relations du frère et de la soeur. Nous ne pouvons prêter foi à la Margrave quand elle cherche dans ses Mémoires à faire valoir d'autres raisons de ce refroidissement. Nous ne pouvons non plus croire qu'elle eu déjà dès 1742 connaissance des relations de son mari et de la Marwitz. N'aurait-elle pas en effet dans ce dernier cas remercié Dieu de l'occasion qui lui était donnée de pouvoir éloigner sans esclandre, sur l'ordre du roi, une personne menaçant de détruire le bonheur de sa vie? Nous la voyons au contraire favoriser le mariage secret de la Marwitz, au risque de mésintelligence avec son frère. En face de ce fait il faut admettre ou, qu'elle ignorait les rapports intimes du Margrave et de la Marwitz, ou, comme le dit Droysen, qu'elle-même favorisait cette situation équivoque. Ne pouvant plus être pour le Margrave une épouse dans toute la force du mot, elle était contente que l'amie la remplaçât.

Mais revenons à la lettre de Frédéric. La réponse ne se fit pas attendre. Le 9 avril la Margrave écrivait: «....je suis surprise, mon très-cher frère, que vous vouliez me rappeler à présent les volontés du feu roi. Je n'ai point manqué à la parole que je lui avais donnée touchant les Marwitz; elles ne sont mariées de son vivant; mais la mort du Roi m'a dégagée de toutes les promesses que je lui avais faites pendant sa vie; ainsi vous ne pouvez rien m'imputer là-dessus. Vous ne m'avez jamais écrit ni parlé sur ce sujet; par conséquent je ne suis point coupable envers vous d'autant plus que, après les fortes instances que je vous avais faites de me laisser l'aînée, qui avait renoncé à se marier, vous ne m'avez pas fait seulement l'honneur de me répondre, quoique ce fût l'unique grâce que je vous avais demandée depuis que vous êtes venu à la régence..... je l'ai persuadée de se marier hier au matin, en présence de peu de témoins et dans l'insu de sa tante (Sonsfeld), qui a ignoré tout ceci, étant déjà malade depuis huit jours. Votre estafette est arrivée trop tard; la chose était faite. Il ne me reste donc plus qu'à implorer votre clémence pour cette pauvre femme, dont l'attachement pour moi est seul cause du pas qu'elle a fait. Je ne puis m'imaginer que vous ayez le coeur assez dur pour la priver de tout son bien, ni pour vouloir vous fâcher contre une soeur qui vous a donné tant de marques d'attachement et d'amitié. Je vous supplie, ne me mettez pas au désespoir en me privant de votre amitié. Je ne puis m'imaginer qu'elle puisse s'effacer entièrement de votre coeur pour une bagatelle pareille, qui m'aurait cependant privée d'un des plus grands agréments de ma vie. Je m'attends à une réponse favorable de votre part.... Soyez persuadé que je ne suis pas indigne de la mériter, puisque rien au monde n'effacera jamais de mon coeur le respect et la tendresse avec laquelle je serais à jamais, mon très-cher frère, etc.»