Le roi chargea son frère, le prince de Prusse, de continuer les négociations. Celui-ci obtint au moins une réconciliation apparente entre Frédéric et la Margrave. Ce ne fut qu'en 1746 que les relations reprirent leur ancienne intimité. A partir de ce moment aucune dissonance ne vint plus troubler leur accord affectueux.

Plusieurs circonstances avaient amené la rupture des rapports cordiaux d'autrefois. D'abord le mariage de la Marwitz avec le comte autrichien de Burghaus, contracté si peu de temps avant l'explosion de la deuxième guerre de Silésie; puis la préférence de la Margrave pour Marie-Thérèse, la mortelle ennemie de Frédéric. Elle n'avait pas craint même d'avoir une entrevue avec la souveraine de l'Autriche allant à Francfort assister au couronnement de son mari. Les lettres du roi deviennent plus rares, parfois même elles ne sont plus écrites de sa main. Pourtant l'ancienne affection n'est pas morte et se trahit quelquefois malgré le froideur des relations. Ainsi le 16 août 1744 Frédéric lui écrit: «La Reine mère vient de m'envoyer la lettre que vous venez de m'écrire. Quoique j'ai de grands sujets de plainte à vous faire, quoique tout ce que nous sont chères nous soit plus sensible que ce qui nous arrive d'étrangers, je veux bien passer l'éponge sur tout ce qui s'est passé, et ne point entrer dans le détail de la manière offensante dont vous m'avez traité, des choses dures que vous avez écrites au général Marwitz, du mariage que vous avez fait de sa fille avec un Autrichien; je veux penser dans cette occasion que je suis frère, et oublier tout le reste, vous priant de me croire avec bien de l'estime, ma chère soeur, etc.« Cependant la Margrave gardait les mêmes sentiments et jouait l'offensée. Elle fit même la sourde oreille quand la Gazette d'Erlangen, publiée sous ses yeux, injuria Frédéric. Le roi ne pouvait faire autrement que lui écrire.»... Je ne sais point comment j'ai mérité sa disgrâce; mais sais-je bien que je ne permets pas dans mon pays que l'on imprime des impertinences sur le sujet de mes parents....« Jusqu'au mois de janvier 1745 nous trouvons dans les lettres de Frédéric le même ton de reproche, prouve éclatante combien la Margrave devait être aigrie de laisser insulter impunément son frère et toute une nation dont elle était sortie.

Le 19 janvier Frédéric lui écrit:... Ma vengeance ne va pas aussi loin que vous le croyez, ma chère soeur; je vous prie de le relâcher, et, pourvu que quelque correcteur veuille bien ne pas souffrir que cet auteur tourne en ridicule la nation dont vous sortez, c'est tout ce que je lui demande.

Ma soeur de Suède est enceinte, celle de Brunsvic accouchera bientôt, ma belle-soeur les suivra de près: voilà les nouvelles de Berlin....

Alors la correspondance est interrompue quelque temps. Elle reprend seulement le 18 juin 1745 en ces termes de Frédéric: «Je suis si accoutumé à vos injustices, que je ne dois pas trouver étrange que vous me chargiez d'accusations d'oubli... et, d'ailleurs, dans trois mois je n'ai pas reçu un mot de Bareith. Pour moi, je ne vous accuse de rien, et je suis si persuadé que, malgré de petits nuages passagers, vous avez des bontés pour moi, que je me repose avec toute sécurité sur cette confiance....»

Wilhelmine ne cède pas, elle lui fait connaître sa prédilection pour l'Autriche, de sorte que le roi lui écrit le 2 octobre: «Nous venons de battre les Autrichiens, ou vos Impériaux, selon qu'il vous plaira de les nommer....»

Le 30 décembre il lui écrit encore de Potsdam: »La part que vous prenez à tout ce qui regarde la reine de Hongrie me procure l'occasion de vous apprendre que nous venons de conclure la paix ensemble. Je me flatte, ma chère soeur, que cela vous sera d'autant plus agréable, que votre prédilection pour cette princesse ne se trouvera plus gênée par un reste de vieille amitié que vous me conserviez peut-être....« La Margrave répond fièrement:»... Quant à Sa Majesté Hongroise, je n'ai jamais eu de prédilection ni d'attachement particulier pour ses intérêts. Je rende justice à ses mérites, et je crois qu'il est permis d'estimer tous ceux qui en ont. Mon amitié et mon attachement pour vous, mon très-cher frère, n'en sont pas moins réels, et quoique vous me fassiez assez sentir combien vous les désavouez, j'aurai du moins par devers moi cette consolation que j'ai fait tout mon possible pour ne vous rien laisser à désirer là-dessus, ni sur la tendresse et le respect avec lequel je serai à jamais, etc.« Les efforts du prince de Prusse aboutissent enfin à une complète réconciliation et l'harmonie d'autrefois est retrouvée. Si le coeur de Wilhelmine garde encore un dernier reste d'opiniâtreté et de rancune, la glace se rompt bientôt, surtout quand elle commence à voir clairement les relations de la Burghaus et du Margrave. Elle se jette alors dans les bras de son frère et le désaccord est oublié.

Le 29 mars 1746 Frédéric lui écrit une lettre commençant par ces mots: «Je n'ai jamais soupçonné votre coeur d'être le complice de tous les dégoûts que vous m'avez donnés depuis trois années. Je vous connais trop, ma chère soeur, pour m'y tromper, et j'en rejette tout le crime sur des malheureux qui abusent de votre confiance, et se font une joie maligne de vous commettre envers des personnes qui vous ont toujours aimée tendrement. Voilà ce que j'en pense, puisque votre lettre me donne l'occasion de vous le dire. Je vous plains de tout mon coeur d'avoir placé votre amitié si mal. Toute la terre connaît l'indigne caractère de cette créature dont je ne veux pas nommer le nom, de crainte de souiller ma plume. Vous êtes la seule qui êtes aveuglée sur son sujet. Sans comparaison, ma chère soeur, vous me revenez comme les cocus, qui sont toujours les derniers à savoir ce qui se passe dans leur maison, tandis que toute la ville parle de leur aventure. Pardonnez-moi si je vous offense en vous déchargeant mon coeur; mais après la lettre que vous venez de m'écrire, je ne pouvais plus me taire....» Dans la réponse de la Margrave vibre déjà une note plus affectueuse, elle écrit le 9 avril: «Je ne saurais vous exprimer, mon très-cher frère, quelle joie m'a causée la dernière lettre que je viens de recevoir de votre part. Vous y rendez justice aux sentiments que j'ai toujours eus pour vous; c'est ce que j'ai souhaité, et je ne désire rien avec plus d'ardeur que de vous faire connaître de plus mon caractère, qui est incapable de changement et de légèreté. Vous m'avez été plus cher que la vie, et plus je vous ai chéri et aimé, plus votre refroidissement m'a été sensible. Pardonnez si je vous parle à coeur ouvert; je n'ai plus retrouvée en vous depuis quelques années ce frère si adoré et si tendre pour moi! J'ai cru son amitié entièrement éteinte: J'en ai gémi, j'ai fait inutilement tous mes efforts pour tâcher de regagner son coeur. Mon chagrin m'a peut-être fait commettre des fautes; mais je me suis toujours aperçue, dans mon plus grand dépit, qu'au fond j'étais la même, que je prenais part avec chaleur à tout ce qui vous regardait, et surtout à cette gloire immortelle que vous vous êtes acquise. Je vous excuse, mon très-cher frère, en bien des choses; je suis informée de tous les bruits qui courent sur mon compte et sur celui de notre cour. On me fait beaucoup d'honneur en me traitant comme un enfant qui se laisse gouverner par un chacun, et auquel on fait accroire ce que l'on veut.... Je sais qu'on m'accuse de faiblesse, d'une hauteur insupportable, d'une humeur intrigante, d'un penchant insatiable pour les plaisirs.

... Au reste, je veux vous faire un détail de ma façon de vivre et de penser. Je suis dans un âge, à présent, dans lequel on ne se soucie plus guère des plaisirs bruyants; ma santé, qui s'affaiblit journellement, ne me permet pas même d'en jouir beaucoup; je préfère une société de gens d'esprit à ce chaos de divertissements....

J'espère, mon très-cher frère, que cette lettre vous détrompera entièrement sur mon sujet....