Votre voix étouffait ma douleur indocile,

Et, fort de vos vertus, je bravais l'univers.»

Wilhelmine respirait plus librement quand les messages des victoires remportées arrivaient à l'Ermitage. Cependant les transports de joie n'y étaient point bruyants. La santé de la Margrave avait toujours été délicate: les souffrances des derniers mois et surtout les inquiétudes poignantes que lui causait le sort de son frère bien aimé achevèrent de l'ébranler.

Le prince Henri qui venait de Bamberg rendre une courte visite à la Margrave prévoyait la mort prochaine, il s'empressa d'en informer le roi. Celui-ci répondit aussitôt: «... Ne m'ôtez pas, je vous conjure, l'espérance, qui est la seule ressource des malheureux, pensez que je suis né et élevé avec ma soeur de Bareith, que ces premiers attachements sont indissolubles, qu'entre nous jamais la plus vive tendresse n'a reçu la moindre altération, que nous avons des corps séparés, mais que nous n'avons qu'une âme....»

Et à la Margrave elle-même il écrivit: «... Je suis si plein de vous, de vos dangers et de ma reconnaissance, que, éveillé comme en rêve, en prose comme en poésie, votre image régne également dans mon esprit, et fixe toutes mes pensées. Veuille le ciel exaucer les voeux que je lui adresse tous les jours pour votre convalescence! Cothénius (médecin du roi) est en chemin; je le diviniserai, s'il sauve la personne du monde qui me tient le plus à coeur, que je respecte et vénère, et dont je suis jusqu'au moment que je rendrai mon corps aux éléments, ma très-chère soeur, etc....» Mais toute cette affection était impuissante à retarder le dénouement fatal. Dans la même nuit, à l'heure même où Frédéric était surpris par l'attaque imprévue de Hochkirch, l'âme de Wilhelmine s'envola. Ses dernières pensées furent pour son frère. Elle demande qu'on mît les lettres de Frédéric sur son coeur, car elle voulait les emporter dans la tombe. Elle défendit de faire son éloge, devant son cercueil on devait parler de la vanité de toutes les choses terrestres. Sa dépouille mortelle devait être inhumée simplement, sans aucunes pompes et dans un profond silence.

Tout se fit selon son désir; seules les lettres de Frédéric ne l'accompagnèrent pas dans sa dernière demeure. Elles nous sont restées comme le témoignage immortel de la noblesse de Wilhelmine, de son attachement fidèle qui ne se démentit point jusqu'à sa dernière heure.

La nouvelle de sa mort terrasse Frédéric, un instant il parut succomber à sa douleur. Il ne peut écrire au prince Henri que ces mots: «Grand Dieu! Ma soeur de Bareith!» Mais que ces mots sont profondément sentis! Comme ils retentissent dans tout coeur sensible! Le journal de Catt, lecteur du roi, contient des descriptions navrantes de scènes de douleur que le roi renouvelait au souvenir de sa soeur favorite. Il écrit le 17 octobre: «Je le trouvai ce matin triste et les larmes aux yeux.... Jamais je ne vis tant d'affliction.» On pourrait aisément multiplier les citations analogues, qui prouvaient que la douleur de Frédéric fut aussi durable que sincère et profonde.

Comme il l'aimait! Aussi veut-il, que tout l'univers s'associe à sa douleur. Le plus grand poète du siècle lui doit ériger un monument en vers. Il écrit à Voltaire: «... il faut que toute l'Europe pleure avec moi une vertu peu connue... il faut que tout le monde sache qu'elle est digne de l'immortalité, est c'est à vous de l'y placer. On dit qu'Apelles était le seul digne de peindre Alexandre: je crois votre plume la seule digne de rendre ce service à celle qui sera le sujet éternel de mes larmes....»

Malgré la tristesse profonde de son âme Voltaire accède immédiatement au désir du roi. Il éprouve même une sorte de satisfaction de pouvoir dire un dernier adieu à l'amie avec laquelle il avait été si étroitement lié.

Nous sommes à la fin de notre tâche. Bien que le sujet soit loin d'être épuisé,--il faudrait des volumes entiers pour dépeindre la Margrave dans sa correspondance--le résumé que nous venons de donner de sa vie de 1743 à 1758 suffira pour les lecteurs de ses Mémoires.