Je reçus encore en ce temps-là une lettre de mon frère. Il me mandoit, qu'ayant beaucoup de choses à me dire, qu'il n'osoit confier à la plume, il avoit persuadé le prince Alexandre, apanage de Wurtemberg, de passer par Bareith, pour m'informer de tout ce qui se passoit. Je fis avertir le Margrave de cette visite. Ce prince n'aimoit ni le monde ni les étrangers, parcequ'il ne savoit que leur dire et que cela l'embarassoit. Il contrefit le malade, pour ne pas recevoir le duc, et me fit prier de faire les honneurs dans son absence. Le duc arriva fort tard. Après les premiers complimens il s'acquitta des commissions de mon frère, en me disant, qu'il étoit au désespoir de se marier; que la princesse étoit si mal élevée, qu'elle ne répondit que oui ou non à tout ce qu'on lui disoit; que bien des gens croyoient qu'elle étoit muette par politique, un défaut, qu'elle avoit à la langue, l'empêchant de s'exprimer intelligiblement. Il m'assura, que Sekendorff et Grumkow étoient toujours les tout-puissans auprès du roi, et que la reine, malgré la contrainte qu'elle se faisoit devant le monde, étoit plongée dans un cruel chagrin. Notre conversation fut un peu longue; elle étoit trop intéressante pour la finir sitôt. On lui présenta ensuite les deux princesses; il les salua sans leur rien dire. Je passai mon temps si agréablement avec lui, que je le conjurai de rester encore le lendemain. La princesse Wilhelmine fit la diablesse de ce que je ne l'avois pas présentée d'abord au duc, et que je m'étois entretenue si long-temps avec lui. Elle commença par ma gouvernante, qu'elle traita de Turc à More, pour finir avec moi. Mdme. de Sonsfeld, qui n'étoit pas endurante, et qui avec justice ne croyoit pas qu'elle fût en droit de la maltraiter, lui dit vertement son fait. Je conservai quelque temps mon sang-froid, qu'elle me fit perdre à la fin, je lui répondis quelques piquanteries et la laissai là.

Dès que le duc fut parti, elle dépêcha une Italienne, qui étoit sa femme de chambre, au Margrave pour le prier de lui accorder audience. Cette créature étoit méchante comme un diable; la chronique scandaleuse disoit, qu'elle étoit maîtresse de ce prince; je crois pourtant qu'on lui faisoit fort. Elle eut un long tête-à-tête avec lui, pour préparer son esprit à ce que la princesse avoit à lui dire. Il dîna ce jour seul avec sa fille. Je fus fort surprise de lui trouver l'après-midi les yeux gros et rouges. Je lui demandai, si elle avoit du chagrin, ayant l'air d'avoir pleuré? Elle me répondit d'un ton ironique, qu'elle étoit enrhumée et qu'elle seroit bien folle de s'affliger, son père lui témoignant toutes les bontés et amitiés qu'elle pouvoit désirer. J'avois trop d'expérience pour être dupée. Je m'aperçus d'abord qu'il y avoit quelque intrigue en campagne contre moi; plusieurs bien intentionés me confirmèrent dans cette pensée, en m'avertissant qu'elle disoit pis que pendre de moi à tout le monde. Elle avoit effectivement si bien aigri le Margrave, que depuis ce temps-là il m'a joué bien des mauvais tours. Elle se plaignoit surtout que je la traitais comme une servante, ce qui étoit entièrement faux. Non contente de semer la discorde entre son père et moi, elle voulut aussi me brouiller avec le prince. Elle l'obsédoit continuellement, couroit à la chasse et se promenoit tout le jour avec lui, de façon que je ne le voyois presque plus.

Comme il faisoit mauvais temps et que j'étois fort incommodée je ne pouvois sortir. Je faisois semblant de dormir l'après-midi, pour me défaire de mes dames et pleurer à mon aise. L'amitié du prince pouvoit seule soulager mes peines, je me voyois à la veille de la perdre par les machinations de ma belle-soeur. J'étois si pauvre, que je n'avois pas de quoi me faire un habit; j'avois dépensé d'avance deux quartiers qu'on m'avoit donnés à Berlin, en présens indispensables, que j'avois été obligée d'y faire. Le roi ni la reine n'avoient voulu me donner un sol; personne ne vouloit me prêter, ce qui me mettoit dans une grande nécessité. J'étois comme la brebis parmi les loups, dans une cour, ou plutôt dans un village, parmi des brutaux méchans et dangereux, sans la moindre récréation. Malade et le coeur rempli de chagrin, Mdme. de Sonsfeld tâchoit de me consoler, mais dans le fond elle étoit aussi triste que moi. Je tenois cependant bonne contenance et m'efforcois de regagner le Margrave. Je fais trêve à mes lamentations, pour rapporter encore une scène comique.

La St. George approchoit. Le Margrave Christian Ernst avoit institué l'ordre de l'aigle rouge ce jour-là; depuis ce temps on le célébroit toujours avec pompe et cérémonie. Le Margrave créoit des chevaliers, auxquels il ne le donnoit qu'à moins qu'ils ne fussent de très-grande maison. Cet ordre étoit si distingué, que plusieurs princes le portoient. Quoique fort foible et accablée, je suivis la cour au Brandebourger, maison de plaisance, toute proche de la ville. Je n'ai jamais rien vu de plus beau pour la situation; le bâtiment est rempli de défauts et assez incommode; le jardin sans être grand est joli; il est borné par un lac, au milieu duquel il y a une île, où on a pratiqué un port; on y voit une petite flotte, composée de yachts et de galères, ce qui fait un coup-d'oeil charmant. On fit une triple décharge du port et des vaisseaux, après quoi les fanfares des trompettes et le bruit des tymbales se fit entendre à trois reprises différentes. A la dernière nous nous rendîmes en procession, le prince avec les Mrs. et moi avec les dames, chez le Margrave. Il étoit debout, fort richement vêtu, à côté d'une table, sur laquelle il s'appuyoit d'une main, pour imiter l'étiquette de Vienne. Il tâchoit même de contrefaire l'Empereur, et affectoit un air grave et soi-disant majestueux, pour inspirer du respect. Il n'y réussit pas avec moi; je trouvai cela si ridicule, que j'eus bien de la peine à conserver mon sérieux. Le prince et moi fûmes les premiers admis à l'audience; ensuite les princesses, après quoi tout le monde entra pêle-mêle. Lorsqu'il fut assez rassasié de complimens, il conféra l'ordre à deux Mrs., auxquels il fit une harangue assez mauvaise et assez mal prononcée. On fit encore une décharge de canons, après quoi on se mit à table. Je n'y pus rester qu'un moment, ne pouvant supporter l'odeur du manger. Toutes les santés furent saluées de trois coups de canons. On y but copieusement; tout étoit ivre mort, hors le prince. Quoique nous fussions au mois d'Avril, il faisoit un froid insoutenable. Un heureux accident nous fit retourner en ville et nous épargna deux ennuyantes fêtes, telles que celle que je viens de décrire, qui dévoient encore se donner. Le feu prit la nuit dans les chambres des dames, qui étoient au dessus de moi; mon appartement en fut si endommagé, que je ne pus y demeurer. Je fus charmée de me retrouver à Bareith, le froid m'ayant fait beaucoup de mal.

Je me trouvai quelque temps après à demi-terme. Mdme. de Sonsfeld le fit savoir au Margrave par Mr. de Reitzenstein. Celui-ci lui demanda ses ordres, pour faire prier Dieu pour moi dans les églises, comme cela se pratique par-tout. Ce prince fit un grand éclat de rire, et lui répondit, que c'étoit une feinte de ma gouvernante, puisqu'il savoit positivement que je n'étois pas enceinte. Comme j'étois fort menue et que ma grossesse ne paroissoit guère, la princesse Wilhelmine lui avoit fait accroire qu'il n'en étoit rien. On eut toutes les peines du monde à le lui persuader. Mr. de Burstel fut obligé de lui en parler, pour obtenir que je fusse insérée dans la prière. Il est impossible de décrire quelle joie cette nouvelle causa dans le pays. L'extrême satisfaction qu'on en ressentit piqua le Margrave jusqu'au fond du coeur; malgré toute sa dissimulation on remarquoit combien il en étoit fâché. Sa mauvaise humeur augmenta par les insinuations de sa fille et de Mr. Fischer, qui lui soufflèrent aux oreilles, que son fils étoit plus aimé que lui et que tout le monde se tourneroit du côté du soleil levant. Ce prince quitta même sa contrainte et dit hautement, qu'il souhaitoit que j'accouchasse d'une fille, puisque si j'avois un fils, il seroit forcé, selon mon contrat de mariage, de me donner une augmentation de revenus. Rempli de rage il tira un soir le prince à part dans mon premier cabinet; après l'avoir long-temps querellé sur ses prétendues liaisons avec la noblesse immédiate, il exigea un aveu sincère de ses intrigues. Le prince eut beau jurer de son innocence et lui représenter, que cette fiction n'étoit inventée que par de méchantes gens, qui ne cherchoient qu'à les brouiller, il ne put le détromper et ne fit que l'animer davantage. Plein d'emportement il saisit son fils au collet et levoit déjà sa canne pour le frapper, si je n'étois apparue. Le prince s'étoit emparé de la canne et tâchoit de se défaire de lui, pour s'enfuir. Qu'on juge de ma frayeur! Ma présence lui fit lâcher prise et le décontenança; il me donna le bon soir et se retira.

Le prince ne se possédoit pas. J'eus une peine extrême à le tranquilliser; comme il a le coeur très-bon, je l'appaisai à force de remonstrances et le fis consentir à faire des soumissions à son père. Le raccommodement se fit le jour suivant. Je pris de là occasion d'avoir un éclaircissement avec le Margrave. Je lui parlai si fortement et le persuadai si bien de la fausseté de ses soupçons, qu'il me promit de m'avertir à l'avenir de tout le mal qu'on lui diroit du prince et de moi. Cette réconciliation fut un coup de foudre pour ma belle-soeur; elle appréhenda d'en être la victime, elle se trompoit; j'étois trop généreuse pour me venger.

Je me fis saigner quelque temps après, ce qui me causa une si grande révolution, que je fus très-mal pendant quelques jours. Ma belle-soeur ne me quitta presque point, et eut toutes sortes d'attentions pour moi. Je prévis qu'elle avoit quelque dessein, sans pouvoir le deviner. Elle me le découvrit elle-même un jour qu'elle étoit seule avec moi. Je me flatte, Madame, me dit-elle, que vous avez quelques bontés pour moi, ce qui m'engage à vous parler avec confiance. Malgré l'amitié que mon père a pour moi, il néglige entièrement le soin de mon établissement; je cours risque de rester à reverdir, si on ne le porte à y penser. Je connois mon cousin; le prince héréditaire d'Ostfrise; nous nous sommes aimés depuis notre tendre jeunesse et notre inclination s'est accrue avec l'âge. Sa mère, qui est ma tante, souhaite passionnément notre mariage; elle a prié plusieurs fois mon père de m'envoyer en Ostfrise, l'assurant qu'elle me traiteroit comme sa propre fille et me feroit épouser son fils, s'il m'agréoit encore. Je supplie donc, au nom de Dieu! votre Altesse royale, de persuader mon père de consentir à mes désirs, en me permettant d'aller à Aurich, où je brûle déjà d'être.

Je me trouvai embarrassée, ne sachant que lui répondre, et craignant que cette confidence ne fût un artifice pour approfondir mes pensées. Je suis au désespoir, lui repartis-je, de ne pouvoir vous être utile dans le service que vous exigez de moi; j'ai fait voeu de ne jamais me mêler de mariage et ne puis consentir à engager le Margrave de vous éloigner. D'ailleurs, ma chère soeur, la démarche que vous méditez est fort délicate, et mérite que vous la pesiez mûrement, avant d'en parler au prince; vous ne pouvez partir d'ici sans avoir une promesse de mariage dans les formes. Il y a long-temps que vous n'avez vu le prince d'Ostfrise, êtes-vous sûre que vous le retrouverez tel qu'il vous a quittée, et que vos inclinations mutuelles ne seront point changées? Vous seriez fort malheureuse en ce cas, car après avoir fait le premier pas, vous seriez forcée de l'épouser ou de couvrir votre maison d'opprobre. Ne vous précipitez donc pas, et ne faites rien sans avoir bien délibéré sur le pour et le contre. Elle se prit à pleurer chaudement, disant que j'avois une haine invétérée contre elle, ne voulant pas seulement lui prêter mon secours pour la rendre heureuse; qu'elle n'avoit pas le courage déparier elle même à son père sur ce sujet; qu'elle me conjuroit de ne la point abandonner et de lui parler de sa part. Je cédai enfin à ses instances et m'acquittai de ma commission.

Le Margrave fut fort surpris en apprenant les intentions de sa fille. Il la fit venir sur-le-champ, ne pouvant croire que ce fût tout de bon. Elle tomba d'accord de tout ce que j'avois avancé et le supplia très-fortement, de consentir à ses désirs. Ce prince lui fit les mêmes objections que moi, mais elle le pressa tant et tant, qu'il lui accorda son aveu. Je n'avois point été présente à cette conversation. Le Margrave écrivit le même jour à la princesse sa soeur, et lui manda qu'il lui enverroit sa fille, si elle lui donnoit des sûretés suffisantes pour son mariage. Je laisse là cette matière jusqu'à la réponse, qui n'arriva que quelques temps après.

L'Empereur et l'Impératrice se rendirent environ en celui-ci au Carlsbad, pour s'y servir des bains et des eaux minérales. Ce prince n'avoit que trois princesses, l'Archiduc étant mort en 17..... On se flattoit que ces bains, très-renommés pour la fécondité, procureroient un Archiduc à l'Impératrice et accompliroient par là les voeux de toute l'Allemagne. Plusieurs mauvais politiques, dont notre cour fourmilloit, conseillèrent au Margrave d'y aller rendre ses devoirs à l'Empereur. Le prince le pria de souffrir qu'il pût l'y accompagner, ce qui lui fut enfin accordé d'assez mauvaise grâce. Ils partirent ensemble avec une suite assez mesquine. Quoique Carlsbad ne fût qu'à 12 milles de Bareith, le Margrave trouva moyen de ne les faire qu'en quatre jours; il s'arrêtoit à tous les quarts de mille pour manger et pour boire. Ce voyage ne lui procura pas la satisfaction qu'il s'étoit promise. L'Empereur et l'Impératrice distinguèrent beaucoup le prince héréditaire et ne s'entretinrent avec le Margrave que de moi, ce qui le piqua fort. Il maltraita pendant tout le temps le pauvre prince, qui fut toujours enfermé dans sa maison, sans oser aller en compagnie.