A leur retour nous allâmes à l'hermitage, maison de plaisance, unique dans son genre. Je remets à en faire la description dans un autre lieu. La princesse d'Eutingen, épouse du comte de Hohenlow-Veikersheim, vint m'y trouver. Cette princesse, cousine de l'Impératrice du côté de sa mère étoit fort laide, mais fort sensée. Le Margrave qui la connoissoit depuis maintes années, l'aimoit et avoit beaucoup de confiance en elle. Il y avoit déjà long-temps que la princesse Charlotte tomboit dans une noire mélancolie. Son père, à l'instigation de la princesse Wilhelmine, ne pouvoit la souffrir et la maltraitoit; sa soeur en agissoit fort mal avec elle et se faisoit un plaisir de la turlupiner, étant jalouse de sa beauté. Malgré les soins que je m'étois donnés, pour la mettre bien avec son père, je n'avois pu y réussir. Elle ouvrit son coeur à celle de Veikersheim, qui proposa au Margrave de l'emmener avec elle, pour tâcher de dissiper son humeur noire. Elles partirent donc ensemble.
Les réponses d'Ostirise arrivèrent dans ce temps-là. La princesse donna toutes les sûretés qu'on avoit exigées pour le mariage de sa nièce et de son fils. Le départ de celle-ci fut fixé en trois semaines. Quoique je n'eusse jamais parlé sur son sujet au prince, il fut néanmoins charmé d'en être quitte. La conduite irrégulière qu'elle menoit, jointe à ses intrigues et au mal qu'il lui avoit entendu dire ouvertement de moi, l'en avoit entièrement dégoûté. Le changement qu'elle remarqua en lui, fut en partie cause de la résolution qu'elle prit d'aller à Aurich, s'étant toujours flattée de gouverner son frère et de me tenir par-là sous sa dépendance; voyant ses espérances déçues, elle préféra de se retirer et de faire un petit parti, au chagrin de rester oisive au sein de sa famille, où elle auroit trouvé avec le temps un meilleur établissement. Le Margrave nous laissa à l'hermitage et se rendit à Himmelcron, pour pendre congé d'elle. Elle profita de la douleur que cette séparation causoit à son père, pour nos rendre de mauvais services, à quoi elle réussit parfaitement. Elle ne fut regrettée que de lui et des brouillons de la cour. Je passois ce peu de jours fort tranquillement à l'hermitage. Le Margrave y dérangea nos petits plaisirs par son retour; je puis les appeler petits, car ils étoient bien médiocres.
Mr. de Burstel prit son audience de congé et retourna à Berlin fort mal satisfait de ce prince. Malgré toutes les défenses que je lui avois faites, il informa le roi de notre triste situation. Ce prince, qui avoit naturellement le coeur bon, fut touché de son récit et du pitoyable état de ma santé. Voici ce qu'il m'écrivit de main propre sur ce sujet; je le copie mot pour mot.
«Je suis bien fâché, ma chère fille, qu'on vous chagrine tant. Quoique vous ne me l'écriviez point, je sais fort bien que c'est cela qui vous rend malade. Il faut que vous veniez ici auprès de votre père et de votre mère qui vous aiment; je vous ferai préparer un bon logement, pour que vous puissiez accoucher ici. Comptez que je vous témoignerai mon amitié et que j'aurai toute ma vie soin de vous.»
J'en reçus encore plusieurs aussi pressantes que celle-ci. J'étois mourante; mes fréquentes foibles avoient fait place à des suffocations; je devenois toute noire, les yeux me sortoient de la tête et la respiration me manquoit si fort, que j'étois toujours sur le point d'étouffer, tout mon sang se portant à la poitrine. On avoit fait assembler les médecins de la ville, pour faire une consultation. Tout le monde opinoit à la saignée, mais ces Mrs. ne le voulurent pas. Jamais, disoient-ils, on n'a saigné une femme enceinte deux fois et surtout au pied. Ils ajoutoient que ces abus qui s'étoient introduits en France, étoient diamétralement opposés aux règles de leur art. Quoi que je puisse leur dire, ils ne voulurent point en avoir le démenti, de crainte de commettre un crime de lèse-faculté. Je crus, malgré toutes mes infirmités, être encore assez forte pour soutenir le voyage de Berlin. Je vivois dans un esclavage affreux. Je n'osois sortir ni faire la moindre chose sans permission; lorsque je parlois deux fois de suite à quelqu'un, je le rendois malheureux; quand le prince montoit à cheval, on disoit qu'il ruinoit les chevaux; lorsqu'il alloit à la chasse, on l'accusoit de détruire le gibier; s'il restoit en chambre, il y faisoit des intrigues; de quelque façon qu'il se conduisît, tout étoit crime et les querelles et mercuriales ne cessoient point. Nous résolûmes donc d'aller à Berlin, pour nous soustraire à cette tyrannie. Je priai le roi d'en écrire au Margrave; il le fit en termes très-obligeants. Le Margrave fut charmé de trouver ce prétexte de nous éloigner. Le prince ni moi n'étions point en état de payer le voyage, il fallut donc en parler à son père. Il n'eut garde de faire des difficultés et m'envoya le lendemain 1000 florins. La somme étoit si modique, qu'elle suffisoit à peine pour faire la moitié du chemin; je trouvai le reste dans la bourse de mes dames et de mes pauvres domestiques. Nous étions à la fin de Juin, je devois accoucher au mois d'Août.
Le public murmuroit beaucoup contre ce voyage et en attribuoit la cause aux mauvaises façons du Margrave. Ces plaintes lui furent rapportées; jaloux de sa renommée il voulut se disculper de ces accusations. Il choisit Mr. Dobenek, comme l'homme le plus éloquent de sa cour, pour me persuader de rester à Bareith. Sa rhétorique théâtrale ne me toucha point. Je lui répondis fort obligeamment sans lui rien accorder, m'excusant sur l'empressement que j'avois, de revoir ma famille, et sur la parole que j'avois donnée au roi, d'être en peu de jours à Berlin.
Je partis le lendemain et arrivai le soir à Himmelcron. Le Margrave nous y reçut fort amicalement. J'y trouvai Mr. de Bobenhausen, ministre de Cassel, que je ne connoissois point; ma maigreur et ma foiblesse le frappèrent; il conseilla le soir même à ce prince, sur lequel il avoit quelque ascendant, de ne pas souffrir que je passasse outre. Le premier médecin du Margrave d'Anspac qu'on avoit consulté sur mon état, se joignit à lui et dit hautement, que si je partois on devoit conduire mon cercueil après moi, puisque je n'endurerois pas deux postes sans courir risque de la vie. Il tint le même propos au prince héréditaire, qui ne voulut pas entendre parler de mon voyage non plus que son père. Je me vis donc obligée céder aux bonnes raisons et aux instances qu'ils me firent. Pour comble d'infortune il fallut rester à Himmelcron. Cette maison de plaisance avoit été autrefois un couvent de religieuses. L'abbesse étant devenue protestante, on l'avoit sécularisé ainsi que ses nonnains; après leur mort il étoit retombé à la maison. La situation en est assez belle et le château fort logeable; pour toute promenade il n'y a qu'un mail, qui égale en beauté et en longueur celui d'Utrecht; le Margrave y avoit établi une fauconnerie, on pouvoit voir le vol aux fenêtres du château. Nous y menions un genre de vie fort triste. Ce prince s'ennivroit tous les jours avec sa cour; on ne voyoit que des ivrognes, privés du peu de bon sens qui leur restoit encore; nous étions environnés d'espions; tant que le jour duroit, deux méchantes trompettes, accompagnées de cors de chasse détestables, nous écorchoient les oreilles. Ce tintamarre m'empêchoit de lire, ce qui étoit mon unique récréation. J'avois pour lectrice la petite Marwitz, nièce de ma gouvernante. Cet enfant, qui n'avoit que quatorze ans, avoit été élevée par la comtesse de Fink; elle n'avoit ni éducation, ni sentimens, ni manières. Sa tante se donnoit beaucoup de peine pour la morigéner; la grande dissipation lui ôtoit tout le fruit qu'elle s'en promettoit. Cette fille possédoit un grand fond d'esprit et de mémoire; elle s'attachoit beaucoup à moi, ce qui me donna le désir de la former. Je raisonnois tous les jours avec elle sur notre lecture tâchois de lui inspirer de sentimens et de lui apprendre à penser juste. J'aurai ample matière de parler d'elle dans la suite de ces mémoires, où elle a beaucoup de part.
Nous partîmes enfin de Himmelcron. Le Margrave avec le prince allèrent à Selb, petite ville sur les confins de Bohême, pour assister à une grande chasse, qu'on y avoit préparée pour eux, et je retournai à l'hermitage.
J'y arrivai fort malade, les insomnies s'etoient jointes à mes autres maux, je ne pouvois plus être couchée sans suffoquer. On fit appeler le médecin; celui-ci ignorantus ignorantium ignorantissime, me donna triple dose d'une médecine en elle même assez forte. Je faillis mourir lorsqu'elle commença à opérer; je tombai d'une foiblesse dans l'autre, ce qui fit craindre une fausse-couche. La bonté de mon tempérament et les soins qu'on prit de moi me rappelèrent à la vie. Une estafette que je reçus du roi, contribua à ma guérison par la joie infinie qu'elle me causa. Il me mandoit, que dans trois jours il comptoit me voir à l'hermitage.
Ce prince venoit de Prague; il s'étoit donné rendez-vous avec l'Empereur dans une petite ville, près de celle-ci, nommée Altrop. On y avoit construit une salle, qui avoit deux issues pour la commodité du cérémonial. L'Empereur, l'Impératrice et le roi dévoient arriver en même temps et entrer chacun par les issues, qui étoient de leur côté, et rester à leur place à table. Malgré toutes les représentations qu'on pût faire au roi, il se rendit le premier à l'endroit assigné et surprit beaucoup l'Empereur, en allant au devant de lui pour le recevoir; il lui fit même des complimens peu séans à une tête couronnée. J'ai ouï souvent depuis conter cette entrevue à Grumkow. Il enrageoit, disoit-il, dans sa peau de voir combien son maître s'abaissoit.